L'Italie sait faire

Medea in Corinto

Par Laurent Bury | mar 20 Septembre 2016 | Imprimer

Même si, très lentement, le Rossini serio commence à s’inscrire au programme des salles d’opéra du monde (Armide sera ainsi donné cette saison à Montpellier, et Semiramis à Nancy), il n’en reste pas moins que c’est en Italie seulement, et presque à Pesaro seulement qu’on peut voir les titres les moins courants. Alors quand il s’agit des œuvres d’un contemporain de Rossini, vous pensez… Enfin, dans son malheur, Giovanni Simone Mayr a la chance d’être né allemand, ce qui lui vaut parfois la considération de ses compatriotes, et explique l’assez sidérante  existence désormais de deux DVD de Medea in Corinto. Bien des opéras de Rossini sont loin de jouir d’un tel privilège, malgré une qualité musicale sans doute plus élevée. Certes, Mayr savait composer, mais toujours dans l’ombre de Mozart et du Pésarais et, pour être son chef-d’œuvre, sa Medea n’est pas pour autant un des incontournables de l’art lyrique.

C’est donc d’Italie que nous vient cette nouvelle captation, et plus précisément de Martina Franca, source régulière de raretés (on se souvient de l’Artaserse de Hasse récemment paru). Cette Medea in Corinto du Festival della Valle d’Itria entre donc en concurrence directe avec le reflet des représentations données à Munich en 2010, publié en 2012 chez Arthaus (si le boîtier Dynamic s'orne de l'inscription « World Premiere on DVD », c'est sans doute en référence à l'édition critique utilisée). Et comme on peut vite s’en rendre compte, on n’a pas lésiné sur les moyens. Là où la Bavière avait opté pour un chef baroqueux, Martina France privilégie avec Fabio Luisi un grand connaisseur du répertoire romantique, qui sait faire respirer la musique de Bellini et de Donizetti, et qui déploie tous ses efforts pour que la partition un peu hétéroclite de Mayr sonne le mieux possible. L’Orchestra Internazionale d’Italia est la solide formation que l’on a pris l’habitude d’entendre dans la fosse du festival, quel que soit le répertoire.

Du côté des solistes, on rencontre avec les deux ténors le gratin du chant rossinien actuel : le toujours stupéfiant Michael Spyres en Jason et le mieux que prometteur Enea Scala en Egée. L’Américain est bien connu pour la densité de son grave, pour sa virtuosité et sa diction incisive, autant de qualités qui lui permettent de donner au personnage une véritable épaisseur ; l’Italien arrive à faire exister ce symétrique masculin de Médée (en tant qu’opposant à l’union de Créüse), ce qui n’est pas un mince exploit. Ce n’est pourtant pas avec eux qu’éclate le plus nettement la plus-value par rapport à la version munichoise. Roberto Lorenzi est infiniment préférable à Alastair Miles, et offre un chant bien plus espectueux du style. Mihaela Marcu est une Créüse à la voix puissante, plein-air oblige, mais à la vocalise sans doute un peu moins nette que sa rivale munichoise. Mais c’est surtout pour le rôle-titre que le choix est vite fait : si Nadja Michael avait des choses à dire dans la Médée de Cherubini, qui ressortit encore à l’urlo francese, c’était sans doute une erreur que de lui confier le personnage homonyme chez Mayr, alors que Davinia Rodriguez a précisément la formation belcantiste nécessaire : elle chante régulièrement Amelia Grimaldi et fut notamment Lucrezia Contarini d’I due Foscari au Theater an der Wien face à Placido Domingo. Cette chanteuse s’investit pleinement dans son rôle, avec notamment des graves « callassiens » d’une énergie impressionnante, et l’on aimerait que ses pas la conduisent vers la France, ce qui ne semble hélas pas prévu pour l’instant.

Reste le spectacle réglé par Benedetto Sicca, qui se laisse regarder sans déplaisir, avec son grand décor de prarie parsemée de fleurs rouges (qui disparaît au deuxième acte pour révéler une surface exclusivement minérale), au pied du mur du Palais ducal. Cette scène très large est assez habilement occupée par des danseurs et par les choristes habilement groupés, même s’il ne se passe rien de bien renversant sur le plan théâtral. Le résultat est en tout cas infiniment préférable au salmigondis concocté par Hans Neuenfels et immortalisé par le DVD Arthaus.

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.