Magistral tour de force

Helsinki recital

Par Claude-Pascal Perna | dim 10 Octobre 2010 | Imprimer
 
 
Dès l’entrée en scène de Karita Mattila, le public du vaste Opéra National de Finlande, venu nombreux pour fêter comme il se doit sa diva nationale, est séduit par la spontanéité de l’artiste. Une chaleur et une sympathie toutes naturelles gagnent les cœurs et vont crescendo, .
 
Le choix du programme est équilibré : il permet au soprano finlandais de défendre une vaste palette interprétative. Depuis des mélodies connues d’Henri Duparc, aux classiques de Sergei Rachmaninov ou d’Antonín Dvorák, en passant par une récente création de la compositrice finlandaise Kaija Saariano (Quatre instants), jusqu’à un enjoué cross-over « Golden earrings », c’est une Karita Mattila en splendide forme qui, il faut bien le dire, nous offre le meilleur d’elle-même, dans une totale fusion avec le pianiste-accompagnateur Martin Katz..
 
Après plus de 20 années d’une prestigieuse carrière internationale et une délicate intervention chirurgicale des cordes vocales en 1988, la voix est aujourd’hui à son zénith. Sécurité de l’émission, rondeur et velouté du timbre, facilité et brillance des aigus, science aboutie des nuances, toutes ces qualités réunies pour une brillante soirée musicale sans aucune fausse note.
 
Si la célèbre « L’invitation au voyage » est marquée d’une certaine pudeur, voire une retenue, dans la « Romance de Mignon », la voix se libère et peu à peu, le tempérament de l’artiste s’épanouit, notamment dans « Au pays où se fait la guerre », une pièce maîtresse de l’œuvre de Duparc, semée d’embûches sur le plan vocal et dramatique. Dans « Chanson triste », une mélodie souvent abordée en récital, le chant de Karita Mattila est souverain.
 
La compositrice Kaija Saariano (née en 1932) a composé Quatre instants pour Karita Mattila, qui en assura la création (non pas en finnois, mais en français) à Paris, au Théâtre du Châtelet le 2 avril 2003. Dans ce groupe de quatre mélodies (I. « Attente »,  II. « Douleur », III. « Parfum de l’instant », IV. « Résonances »), la compositrice a voulu créer des « miniatures capables de contenir toute la force et toute la sensibilité qu’elle entend dans son chant » (dans le chant de Karita Mattila, NDLR.) Elle y est indéniablement parvenue, au travers d’une magistrale composition équilibrée, reposant sur une mosaïque de sentiments que la cantatrice restitue avec un aplomb et une énergie proprement étourdissants mais aussi avec sensibilité,. Il convient de souligner ici la prestation de Martin Katz qui ne se contente pas d’accompagner la soliste : comme il se doit, il respire avec elle, attentif à la moindre inflexion, au plus léger souffle, à la plus petite nuance et le résultat est magnifiquement abouti. Saluons également la prononciation soignée de Karita Mattila du français .
Dans la quatrième composition, « Douleur », le registre aigu est particulièrement sollicité et présente de nombreux  écueils : intervalles, notes extrêmes… Tout le spectre des émotions humaines semble contenu dans cette seule mélodie au titre prémonitoire et dont le cri final fait frémir. Saluons ici la maîtrise et la sûreté de l’émission qui, nul ne peut en douter, lui sont ici d’un précieux secours pour rendre justice à ce groupe de mélodies.
 
Le programme enchaîne avec des mélodies de Sergei Rachmaninov, dont un « Ne poi, krasavitsa » (Op. 4/4) superbe et vibrant ou un saisissant « Otrïvok is A. Myusse » (Op. 21/6) dont la dernière phrase « Non, ma chambre est vide, il n’y a personne, minuit a frappé, ô solitude, ô pauvreté ! » glace le sang. Pour clore ce groupe de mélodies, Karita Mattila livre un retentissant « Kakoje stsastje » (Op. 34/12), à la terrible difficulté d’exécution sur le plan vocal : elle offre ici une édifiante caractérisation dramatique. La prestation de Martin Katz doit également être saluée, car l’écriture est exigeante pour le pianiste et dans ce dernier morceau, la symbiose entre les deux solistes est mieux qu’aboutie : évidente.
 
Dans le dernier groupe de mélodies d’Antonin Dvorák, l’interprète joue à nouveau avec une large gamme d’émotions, dans un parfait contrôle de la voix, notamment dans un pathétique et intense « Kdyznmne stará matka zpivat », qui résonne comme une invitation vers le passé, un retour à l’enfance que Karita Mattila investit de son art consommé, d’une flamme qu’elle sait rendre slave et brûlante.
 
En premier bis, c’est une Karita Mattila déchaussée qui, sous un tonnerre d’applaudissements, vient nous offrir un enjoué « Golden earrings », extrait d’un film d’espionnage hollywoodien produit par la Paramount Films en 1947 avec Marlene Dietrich et dont la chanson éponyme sera rendue célèbre par Peggy Lee. Ici, le soprano semble nous raconter une histoire, comme si elle incarnait le rôle de Lydia à l’écran : son talent de comédienne s’affirme avec une suprématie évidente, En guise de dernière bis, ce sera une mélodie traditionnelle finlandaise que le public enthousiaste applaudira, « Minun kultani kaunis on », légère, ingénue et spirituelle : Karita Mattila s’amuse, entraînant avec elle un Martin Katz qui prend un évident plaisir à jouer de cette évidente complicité.
 
Et pour conclure, comme si cela ne suffisait pas, Karita Mattila achève ce magistral tour de force par un olympique … grand écart (oui : vous avez bien lu), magnifiquement géré, les bras victorieusement levés au ciel !  Ah, sublime Karita : vous n’aurez décidemment pas fini de nous étonner et de conquérir nos cœurs !
 
Le coffret est assorti d’un bonus : un CD de 54 minutes consacré à des Lieder de Ludwig van Beethoven, Franz Schubert, Johannes Brahms, Jean Sibelius, Toivo Kuula et Erkki Melartin, avec Ilmo Ranta au piano. Ce programme est extrait de trois CDs précédemment commercialisés par la firme Ondine : ODE 897-2, Beethoven, Schubert et Brahms (en 1997), ODE 856-2, Sibelius (en 1995) et ODE 887-2, Kuula, Melartin (en 1996). On retrouve une Karita Mattila enveloppée dans une spiritualité contenue, soutenue par une interprétation légèrement plus « académique », surtout dans les Lieder de Schubert où on peut lui reprocher une certaine fixité dans l’émission. Mais cela n’entache nullement ce tableau quasiment idyllique, bien au contraire. Saluons à nouveau le métier confondant que la belle artiste déploie dans les Lieder de Sibelius, puis dans quatre mélodies de compositeurs finlandais auxquelles elle insuffle un indéniable rayonnement.
 
Claude-Pascal Perna
 
 

 

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