Lulu mise à plat

Lulu

Par Yannick Boussaert | lun 29 Septembre 2014 | Imprimer

Choc lors de la création de la production à La Monnaie en octobre 2012, Bel Air Classiques publie le DVD du chef-d’œuvre de Berg mis en scène par Krzysztof Warlikowski. Une Lulu plus par le prisme de la danse que par celui du cirque, avec, comme bien souvent chez le Polonais, un sous-texte, un sens parallèle convié au moyen d’un film – ici Black Swan de Darren Aronofsky.

Deux cygnes : l’un, blanc comme cette enfance innocente de Lulu présente à l’arrière scène ; l’autre, noir et double maléfique damné qui s’agitera frénétiquement jusqu’à la mort à la fin de l’acte I. Prémonition du final où la femme-mante religieuse est rattrapée par les hommes victimes qu’elle a conduit au trépas. Qu’elle soit grimée en cygne blanc dans la dernière scène ne trompera pas un Jack l’Eventreur mi-clown triste mi-ange vengeur (on pense aussi au Joker de l'univers de Batman). Comme le soulignait Claude Jottrand dans sa critique, Warlikowski puise à foison dans le livret, et rien que le livret, pour donner corps à toutes les dimensions du personnage (Lilith, Pandora, Manon, Albine…).

En revanche, le foisonnement scénique et la juxtaposition des plans scénographiques que notre confrère décrivait ne se retrouvent pas à la captation que livre BelAir Classiques. A l’image de la galette du DVD, cette Lulu filmée est mise à plat, sans doute car la réalisation de Myriam Hoyer est trop classique dans sa manière de capter le théâtre lyrique : plan serrés, moyennes valeurs, plans larges qui alternent sans intérêt particulier et parfois à rebours de la proposition scénique du moment. Cela manque de diagonales, de prise de vue subjectives (surtout dans un tel drame), de caméra qui panneaute pour balayer la scène et nous étourdir comme cette femme sait le faire. On perd donc en sensualité de la scène ce que l’on gagne peut-être en jouissance esthétique des images splendides de ce spectacle fixé à l’écran. Seul bémol, les vidéos de Denis Guégin, que l’on devine d’une grande beauté plastique, ne sont quasiment pas mises en valeur dans la réalisation.

A l’inverse, la force de cette captation est de surligner les incroyables qualités scéniques des uns et des autres, au premier rang desquels Barbara Hannigan, époustouflante dans le rôle titre où elle avale aussi facilement les coloratures, rythmiques et écarts qu'elle dévore les hommes en scène.  Dietrich Henschel, dont la voix est moins profonde que d'autres illustres titulaires rôles, n'en compose pas moins un inquiétant Dr Schön plus proche du frère que l'amant protecteur. Son fils Alwa, trouve en Charles Workman un ténor endurant, au timbre élégiaque. Il est toutefois étrange que la captation ait conservé deux menus accidents à l'aigu. Le spectacle aurait-il été fimé en une seule fois ?

La chronique de Claude Jottrand rendra justice aux interprètes et à la direction luxuriante de Paul Daniel, telle que livrée en salle. Ce DVD restera, lui, comme un témoignage supplémentaire de la geste warlikowskienne en terme de direction d’acteur. On frémit plus d’une fois sur son canapé, de peur, de tristesse, mais aussi de plaisir : pas un geste faux, pas une situation qui ne soit analysée au plus profond. L’unicité de l’image filmée crée bien souvent un sentiment d’étouffement ou des espaces intimes et bien définis, comme si ce DVD était le contrepoint imparfait mais nécessaire au théâtre kaléïdoscopique de cette Lulu.

Un défaut de taille subsiste. La boite ne contient rien de plus que les deux galettes du film, et un livret très sommaire : résumé de l’intrigue, quelques photos de la production et un texte, au demeurant intéressant, de B. Hannigan sur ce que le rôle, sa préparation, la scène et son « après » ont représenté pour le soprano. Dommage que les réalisateurs ne se soient pas prêtés au jeu de l’interview filmée (avec plusieurs intervenants) et d’une sorte de making-of.

 

 

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