Le troisième sexe

Bartoli Cecilia

Par Catherine Jordy | lun 19 Avril 2010 | Imprimer
Contrairement à ce à quoi on aurait pu s’attendre, ce DVD n’est pas la captation de l’un des nombreux récitals donnés par Cecilia Bartoli à l’occasion de la sortie de son dernier disque Sacrificium, chroniqué ici même (1). Le disque, admirable, présentait un véritable feu d’artifice de ce qu’avait pu être l’art des castrats. Diversement apprécié – il n’est qu’à voir sur le site les réactions des membres de la rédaction à l’occasion des fêtes de Noël –, l’enregistrement est un éblouissement qui enchante tant pour les performances vocales que la beauté d’airs ressuscités pour l’occasion et que l’on découvrait avec intérêt. Couvert de prix et véritable succès médiatique, le disque est déjà devenu un classique. En récital, Cecilia Bartoli (voir la critique de ses récitals donnés à Bruxelles et à Baden-Baden en novembre 2009) en remettait une couche et stupéfiait le spectateur par son endurance à toute épreuve. Plus d’une heure de vocalises ahurissantes et vocalement miraculeuses dans une pyrotechnie qui a fait craindre que le rideau de scène ne s’enflamme avaient laissé l’auditeur pantois. S’il est tout à fait impossible de savoir à quoi ressemblait vraiment une voix de castrat, on pouvait au moins avoir un équivalent de l’effet procuré par les Farinelli et autres Caffarelli lors de leurs prestations scéniques. Passe encore de pouvoir assumer la difficulté des airs de torture composés pour les castrats au disque : de là à les aligner sur scène comme autant de perles baroques, on n’en revenait pas. Placer la caméra en face de ce phénomène vocal et en assurer une captation paresseuse auraient suffi à en faire un honnête DVD. Eh bien, non. On aurait pu s’y attendre de la part d’une artiste qui a tout compris au marketing mais également à l’art de surprendre son public. Après le superbe Maria où la Bartoli célébrait dans un double DVD la Malibran avec à la fois un récital filmé et un documentaire qui suivait les pas de la diva mythique tout au long de sa carrière, achevé en point d’orgue par une visite au cimetière où repose la chanteuse sur un Casta Diva déchirant chanté sotto voce comme on ne l’avait jamais entendu, Cecilia Bartoli poursuit le concept un peu plus loin en le modifiant : le vrai/faux récital est donné dans un palais grandiose et désert, avec un public mais aussi un orchestre plus ou moins fantômes qui surgissent inopinément et font revivre un passé étrange.
L’art des castrats est ainsi évoqué à travers un film qui cherche à faire resurgir des émotions potentiellement vécues par un spectateur du XVIIIe siècle. Le choix du palais de Caserte près de Naples, terre de castrats par excellence, est ainsi tout à fait logique : cette bâtisse somptueuse aux escaliers majestueux, aux salons amples et au théâtre superbe est un cadre parfait pour les airs et les tenues de Cecilia Bartoli. Ces dernières évoquent tout aussi bien l’habit bouillonné du mousquetaire et celui de la diva extravagante en costume de scène qui devient à la fois lourde tenture se balançant au vent, traîne d’oiseau de feu ou coulée de lave vésuvienne délicatement furieuse. Cecilia Bartoli déambule dans les couloirs et les escaliers du palais, apparition divine et si intensément humaine, androgyne un instant mais si puissamment féminine, artificielle puis, l’instant immédiatement consécutif, si ardemment humaine.
Et c’est là toute la puissance de ce film poétique et musicalement fastueux d'Olivier Simonnet : la virtuosité du chant des castrats, réputés être des machines à chanter, était sublimée par la beauté et l’émotion de mélodies douloureusement tristes et profondes. Inutile de préciser que la Bartoli excelle à restituer les deux registres. Phrases interminables de langueur et de plaintes ardentes combinés, notes tenues jusqu’au soupir le plus ténu, ce sont de bien délicieuses souffrances que nous propose la cantatrice, avec un support de rêve : le palais de Caserte. Quant au merveilleusement voluptueux Ombra mai fu, où Serse rend hommage à l’arbre qui ombrage son repos, il est tout naturellement chanté dans le jardin du palais, la fougueuse italienne enlacée à un feuillu majestueux… Le spectateur chavire, repu !
Le DVD propose quelques bonus, dont une Sinfonia qui n’a pas été retenue dans le montage final, une interview de Cecilia Bartoli qui résume avec simplicité mais ferveur le phénomène des castrats et une petite visite au palais de Caserte sans doute imposée par l’office du tourisme de la ville, supplément bien inutile car la beauté du lieu magnifié par la présence de la diva et de son chant éblouissant a déjà amplement suffi à nous convaincre d’effectuer un petit pèlerinage en terre campanienne à la recherche des castrats perdus…
Et maintenant, que va nous proposer la Bartoli ? Quelle nouvelle voie(x) va-t-elle explorer ? On lui fait confiance, elle déborde de ressources.
 
Catherine Jordy
 
 
(1)  voir critique du CD

 

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