Le troisième chef-d'oeuvre

Iolanta / Perséphone

Par Laurent Bury | ven 11 Janvier 2013 | Imprimer
 
Il n’y a pas d’opéras inmontables, il n’y a que des opéras mal montés. Si Iolanta de Tchaïkovski a longtemps pâti d’une réputation d’œuvre injouable, c’est parce que nul n’avait trouvé le moyen de la mettre en scène d’une façon qui parle au public d’aujourd’hui. Il y a des gens qui détestent le livret de Pelléas, mais personne n’oserait dire que c’est une œuvre impossible à monter ; avec l’ultime opéra de Tchaïkovski, on se situe dans un univers assez proche. Maeterlinck aimait lui aussi les personnages aveugles, il aimait ces atmosphères pseudo-médiévales peuplées de damoiselles languissantes et de chevaliers fragiles qu’auraient pu peindre les Pré-Raphaélites anglais. Représenter Iolanta en respectant ces données ne serait peut-être pas impossible, mais le risque est d’obtenir un résultat à peine moins kitsch que l’inénarrable film soviétique tourné dans les années 1950 avec Boris Khaïkine dirigeant notamment Galina Oleinitchenko, Zurab Andjaparidze, Ivan Petrov et Pavel Lissitsian. C’est évidemment un tout autre choix esthétique qu’a fait Peter Sellars, qu’on retrouve ici dans sa meilleure veine, celle qui lui a inspiré des sommets comme sa Theodora de Glyndebourne. Loin de l’actualisation politique, il propose une transposition où seule l’héroïne est habillée en princesse de conte de fées, tous les autres personnages portant des vêtements (noirs) d’aujourd’hui. Le décor, réduit à quelques chambranles de portes surmontés d’étranges blocs de pierre, est à la fois intérieur et extérieur, et ce sont surtout les incroyables jeux de lumière qui fascinent, en relation avec les toiles de fond qui se renouvellent tout au long du spectacle. Sellars a su faire des chanteurs de véritables acteurs, héros d’une histoire qui, loin d’être naïve ou niaise, s’avère en réalité profondément émouvante, et universelle. On découvre ainsi le troisième chef-d’œuvre de Tchaïkovski, digne de s’inscrire au répertoire au même titre que La Dame de pique et Eugène Onéguine. Cela dit, le metteur en scène n’est pas seul responsable, et le miracle vient beaucoup de la direction de Teodor Currentzis. Le jeune chef grec transforme décidément en or tout ce qu’il touche, et sa direction exalte les beautés de la partition, dont l’originalité devient frappante : le chœur des voix angéliques pourrait avoir été écrit par Arvo Pärt, certains dialogues quasi parlés sonnent comme du Debussy avant l’heure, mais se raccordent à des duos d’un lyrisme tout tchaïkovskien. Tout n’est ici que douceur et subtilité, drame vécu, à cent lieues des clichés et des caricatures.
 
Ekaterina Chtcherbatchenko est une Iolanta quasi idéale, à la voix d’une pureté diaphane qui fait d’elle une cousine de Mélisande, le mystère en moins. A peine quelques tensions perceptibles dans l’extrême aigu laissent-elles deviner l’effort dans cet art d’un naturel suprême. La remarque vaut aussi pour le Vaudémont du ténor morave Pavel Černoch, qui unit à un physique de jeune premier des capacités de vaillance et une faculté de murmurer son texte avec la plus grande musicalité. A la basse Dmitri Oulianov (le roi René) on ne peut guère reprocher que d’être physiquement trop jeune pour le rôle, qu’il débarrasse heureusement de l’emphase qu’y mettaient jadis ses compatriotes. Une dose d’éloges revient aussi à Ekaterina Sementchouk (Marta), qu’on est heureux de retrouver après le beau disque de mélodies russes qu’elle avait gravé en 2006 pour Harmonia Mundi. Doyen de cette troupe, Willard White joue de son magnétisme d’acteur pour composer un impressionnant Ibn-Hakia.
Sur le plan dramatique, Perséphone fait ensuite figure d’aimable divertissement ; si majestueux qu’ils soient, les alexandrins de Gide ne suffisent pas à créer des personnages ou à susciter un semblant d’intérêt théâtral. Heureusement, la musique de Stravinsky y pourvoit amplement et, peut-être inspiré par les échos de gamelan qui semblent parfois y passer, Sellars a eu la riche idée d’occuper la scène en y faisant évoluer quatre de ces danseurs cambodgiens dont la grâce inspira à Rodin d’admirables dessins qu’on croirait voir ici s’animer. Dominique Blanc a ainsi son double dansant, une Perséphone asiatique entourée de partenaires qui miment Déméter, Pluton et Triptolème. Avec Paul Groves, Eumolpe porte bien son nom, qui signifie en grec « chantre excellent » ; son français est remarquable, ce qu’on ne peut hélas pas dire du chœur du Teatro Real, ici protagoniste à part entière, qui se plie parfaitement à la gestique sellarsienne. Si l'on ajoute les éclairages soignés de James F. Ingalls, sources d'effets quasi bob-wilsoniens, on aura compris qu'on tient là un DVD magique.
 
 

 

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