Le mur d'Hadrien

Adriano in Siria - Livietta e Tracollo

Par Laurent Bury | jeu 02 Février 2012 | Imprimer
 
L’empereur Hadrien est surtout connu pour le rempart séparant l’Angleterre de l’Ecosse, qui porte son nom parce qu’il aurait été construit suite à sa visite dans ce pays conquis près d’un siècle auparavant. Est-ce cette muraille qui a inspiré les blocs de pierre dont est juchée la scène dans le spectacle filmé pour ce DVD ? Toujours est-il qu’on mur invisible semble séparer les deux éléments bien distincts qui, conformément à la création en 1734, composent cette soirée.
 
Quelques mois après avoir donné Il prigioniero superbo et son intermezzo La serva padrone, Pergolèse revenait avec un spectacle conçu pour l’anniversaire d’Elisabetta Farnese, reine d’Espagne et mère du nouveau roi de Naples. Le livret d’Adriano in Siria, emprunté à Métastase, se réduit en fait à une intrigue purement galante, même si elle réunit des chefs d’état et des guerriers. Les airs se succèdent, témoignant de l’invention mélodique du jeune compositeur ; hélas, le duo prévu dans le livret à la fin du premier acte fut remplacé par un air pour Farnaspe avec hautbois obligé (il reste néanmoins un duo au dernier acte). Sur le plan dramatique, le spectateur reste un peu sur sa faim, car il ne se passe pas grand-chose théâtralement parlant. La mise en scène n’arrange rien : elle ne sait trop que faire des personnages, qui entrent et sortent sans véritable logique, à l’intérieur d’un espace scénique délimité par des ruines (romaines, certes, mais les Romains ne vivaient pas dans les ruines de leurs propres monuments !). Costumes blancs pour les Romains, tenues exotiques colorées pour les Parthes (babouches à pointe relevée et gants aux doigts terminés par des ongles griffus).
 
Lâchés par la réalisation scénique, les chanteurs n’ont plus qu’à compter sur les sortilèges de leur voix pour s’imposer à l’attention du public. Dans des tessitures très voisines, Marina Comparato et Lucia Cirillo déploient avec élégance leur mezzo clair, mais leurs personnages se bornent à des silhouettes sans grand relief. Entendue dans de petits rôles sous la direction de Marc Minkowski (Sidonie dans l’Armide de Gluck, Damigella dans Le Couronnement de Poppée), Nicole Heaston a beaucoup évolué depuis les années 1990 ; la voix s’est bien enrichie, l’interprète est tour à tour émouvante ou vindicative, à l’aise d’un bout à l’autre de la tessiture. A la création, le rôle de Farnaspe, le Parthe, était dévolu au castrat mezzo-soprano Caffarelli : que vient donc y faire Annamaria Dell’Oste, avec sa petite voix pointue ? Elle est certes capable de vocaliser avec une grande agilité, mais ne peut émettre les graves exigés par son premier air, et n’est à aucun moment crédible dans le rôle du farouche Farnaspe, d’autant plus que le travesti lui va comme un gant à un ours. Même problème pour Francesca Lombardi, à la voix souple mais un peu légère, et la mise en scène ne l’aide en aucun cas à incarner un personnage masculin. Seule voix masculine, dans le rôle du roi vaincu et père de l’héroïne, le ténor Stefano Ferrari manque d’abord singulièrement de puissance vocale ; il se rattrape heureusement pour son air de colère du deuxième acte.
 
Comme le signalait notre confrère Maurice Salles dans son compte rendu compte du spectacle (voir recension), les deux spectacles réunis dans cette soirée ne semblent pas également aboutis, au point qu’un mur les sépare. Tout comme la verve de Pergolèse semble avoir été un peu plus inspirée par le divertissement comique, la mise en scène se réveille dès qu’on entre dans la farce, avec ses déguisements outranciers et ses parodies d’airs d’opéra. Monica Bacelli est une Livietta déchaînée, et Carlo Lepore n’est pas en reste. Autant les héros antiques semblent empesés, autant les personnages populaires de cet intermezzo délirant sont animés d’une vie irrésistible et mettent au service de la bouffonnerie des voix pleines et solides.
 
Aussi à l’aise dans le serio que dans le buffo, en revanche, l’Accademia Bizantina se laisse guider par Ottavio Dantone à travers les méandres d’une partition qui mêle l’authentique tragédie à sa caricature (inénarrable air d’adieux de Livietta) ; dommage que la distribution ne soit pas entièrement à la hauteur d’un orchestre aussi virtuose. En complément, un intéressant bonus donne la parole au chef qui expose ses idées sur Pergolèse.
 
 

 

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