La mort aux trousses

Carmen

Par Jean-Marcel Humbert | mar 21 Avril 2009 | Imprimer
Depuis 2006, c’est Pier Luigi Pizzi qui assure la direction artistique du festival d’opéra de Macerata, qu’il a placé en 2008 sous le signe de la séduction. Après avoir assisté à la première représentation de cette production de Carmen le 25 juillet 2008, nous retrouvons maintenant la même production captée en direct en vidéo moins d’une semaine plus tard. Exercice ô combien périlleux que de revoir le même spectacle recréé par l’œil de la caméra, presqu’un an après… et qui montre dans le même temps les limites de l’exercice de la critique, tributaire de la distance, de la découverte, d’une représentation plutôt que d’une autre, et de quantité d’autres éléments qui ne devraient pas être…
Le premier intérêt de cette production vient du choix de la transposition dans les années trente, avec intégration de tangos dansés chez Lilas Pastia et à l’acte IV. La belle chorégraphie de Gheorghe Iancu et les costumes sophistiqués de Pier Luigi Pizzi participent de la qualité et de l’originalité de cette production excellemment mise en scène par Dante Ferretti. L’espace exceptionnel du Sferisterio se prête bien à une captation vidéo, mais en même temps l’étendue latérale du mur, un peu comme à Orange, crée un espace tout en largeur qui ne facilite pas la tâche du réalisateur. Disons le tout net, hésitant sans cesse entre les vues générales de face en légère plongée, celles en légère contre-plongée et les gros plans, et abusant souvent d’un montage par trop haché, la captation vidéo de Tiziano Mancini ne rend pas pleinement justice à la qualité du spectacle à la fois sophistiqué et néoréaliste, en soi déjà très cinématographique, avec pour seul décor la beauté du mur nu du Sferisterio. Elle en gomme notamment les détails naturalistes qui en faisaient une partie du charme ; ainsi ne voit-on pas les commères qui bavardent sans fin au premier acte, les putes qui font le tapin sous un réverbère à l’arrière plan de la réception mondaine du deuxième, la fille qui balaie et range après le départ des clients, etc. Certainement par manque de travail dans la préparation du tournage, on en arrive à un film certes honorable, mais sans grande originalité, et, paradoxalement, l’excellente mise en scène semble plus conventionnelle qu’elle ne paraissait sur place. De même, rares sont les images vraiment belles en dehors des ballets ou de quelques moment fugaces (Micaëla se cachant derrière une camionnette aux phares allumés), alors que sur place la séduction du lieu et de la production était totale. Peut-être les excellents éclairages de Sergio Rossi auraient-ils dus être amplifiés, voire revus pour la vidéo.
Du point de vue musical, le chef Carlo Montanaro n’a certes pas diminué ses tempi, entraînant l’ensemble dans un tourbillon irrésistible ; mais on a plaisir à constater que la plupart des défauts et manques de précision que nous avions relevés au soir de la première (et notamment concernant le quintette des contrebandiers, le trio des cartes et certaines prestations des chœurs) ont été corrigés, et l’on assiste donc à travers ce DVD à une représentation d’un excellent niveau musical global.
La Carmen de Nino Surguladze, vocalement très honorable, ne nous offre de prime abord rien de plus que l’interprétation fort stéréotypée que nous avions déjà relevée, fondée essentiellement sur la position standard « mains sur les hanches », c’est-à-dire tout ce que l’on apprend à ne pas faire dans les bons cours d’art lyrique. Mais, grâce aux gros plans, on perçoit des finesses de jeu, des regards, des attitudes soudaines qui viennent construire un personnage plus complexe : une Carmen qui semble ne pas être vraiment amoureuse de Don José, mais qui a décidé qu’elle avait envie – ou besoin – de dominer un soldat, de le mettre à sa botte. Et ce jeu sadique du chat et de la souris se met sournoisement en place, interrompu seulement un moment par l’arrivée d’Escamillo, qui lui fait découvrir ce dont elle a vraiment envie : être elle-même dominée par un homme grand, beau et célèbre. Le regard de profonde commisération qu’elle jette à Don José à la fin de l’air de la fleur est à cet égard pleinement révélateur. Prise au piège à la fin de l’acte des contrebandiers, elle fait bonne figure alors que la situation lui échappe. Quant au trio des cartes, il est l’occasion pour elle de continuer de faire évoluer le personnage en montrant non une vision prémonitoire de la mort, mais le fait qu’elle va perdre la course qu’elle a entreprise avec elle, et que celle-ci va la rattraper.
Dans cette perspective, le choix de Philippe Do, qui paraît physiquement et psychologiquement fragile et vulnérable, se justifie pleinement. Le gros plan, là aussi, permet de juger de la complexité des rapports qui se nouent ici entre Carmen et Don José, et de l’intérêt du jeu de Philippe Do, aux antipodes de celui de la plupart des ténors ayant abordé ce rôle. Plus à l’aise encore que le soir de la première, il donne une interprétation étonnante de simplicité et de vérité, et vocalement particulièrement convaincante.
Tous les autres interprètes sont également de grande qualité, particulièrement la Micaëla d’Irina Lungu, et l’Escamillo de Simone Alberghini. Quant aux seconds rôles, avec en tête Nicolas Courjal, ils sont la fois scéniquement crédibles et musicalement plus convaincants que le soir de la première, même si certains, à l’instar de Nino Surguladze, ont des difficultés avec la langue française.
Le livret d’accompagnement propose en français, sur seize pages plutôt bien illustrées (textes en italien, anglais, allemand et français), une présentation générale de l’œuvre sur deux pages et l’argument sur une page. Aucun bonus sur le DVD alors que le Sferisterio, peu connu hors d’Italie, offrait un beau sujet. Sous-titres en français, anglais, allemand, espagnol et italien.
En résumé, alors que la séduction, sur place, venait essentiellement de la production scénique en elle-même, le resserrement au petit écran se fait au détriment de la mise en scène, mais au profit des personnages et de la dramaturgie. Donc une petite déception quant au résultat final de la captation, mais un DVD qui comptera dans la filmographie de cet opéra pourtant déjà bien nourrie.
 
Jean-Marcel Humbert

 

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