Encore un miracle à Jesi

La fuga in maschera

Par Laurent Bury | ven 03 Octobre 2014 | Imprimer

Après avoir monté à plusieurs reprises les œuvres lyriques de Pergolèse, il était logique que la ville de Jesi, dans les Marches, en vienne à honorer l’autre enfant du pays : Gaspare Spontini. De ce compositeur, on connaît surtout la période parisienne et La Vestale créée en 1807. On sait qu’il quitta Paris en 1820 pour se rendre en Allemagne, où il mit fin à sa carrière avec Agnes von Hohenstaufen (1829), que Monsterrat Caballé défendit à Rome en 1986. En revanche, qui a entendu les œuvres italiennes de Spontini, écrites entre 1796 et 1803 ? Sur la quinzaine d’opéras conçus durant cette première époque, plusieurs sont aujourd’hui perdus, et c’est par miracle que fut redécouverte en 2007, lors d’une vente aux enchères, la partition de cette Fuga in maschera.

Musicalement, on se situe entre Le Mariage secret et les premiers Rossini, très loin du style noble des drames « historiques » avec lesquels Spontini est passé à la postérité. Corrado Rovaris, qu’on a beaucoup entendu diriger les œuvres de Pergolèse, passe sans difficulté à cet opera buffa à l’orchestration assez légère qu’il fouette comme une chantilly, mais si Jesi veut poursuivre l’exploration de Spontini en dehors de ses premières œuvres, il n’est pas sûr que l’orchestre I Virtuosi Italiani ait les ressources nécessaires pour affronter ses opéras français ou allemands.

Les airs comme les ensembles, ici très nombreux, reposent principalement sur la diction syllabique et exigent des interprètes plus de vélocité dans l’articulation que d’ampleur vocale. On relève cependant quelques exceptions, confiées aux personnages féminins, comme l’air d’Elena « Infedel fallace amante ». Quant à la comédie, elle est soulignée par le recours au dialecte, napolitain dans le cas du jardinier Nardullo, vénitien pour la « fuite masquée » du finale qui donne son nom à l’opéra.

Notre collègue Maurice Salles parlait de « miracle à Jesi » à propos de la Sallustia de Pergolèse, mais jusqu’ici, le comique nous semble avoir toujours mieux réussi que le tragique au festival Pergolesi-Spontini. Ce spectacle ne fait pas exception à la règle, car c’est l’une des meilleures productions que le DVD nous ait livrées en provenance de Jesi. La mise en scène de Leo Muscato est un modèle d’intelligence et de vivacité, avec des moyens financiers qu’on imagine assez réduits. Costumes décalés et pimpants, personnages nettement caractérisés par leur jeu, occupation de l’espace par quatre désopilants valets muets, et projections vidéo qui ne cessent de transformer un décor réduit à un simple rideau de bandelettes. Malgré une intrigue embrouillée et convenue, on s’amuse sans s’ennuyer un instant, ce qui n'était pas gagné d'avance.

Le plateau est dominé par l’excellente Alessandra Marianelli, aussi bonne actrice que chanteuse ; son timbre riche lui donne presque des airs de mezzo si on la compare à l’héroïne qu’interprète Ruth Rosique, dont la voix par trop menue devient un rien acide dans l’extrême aigu. Caterina Di Tonno occupe le juste milieu entre ses deux consœurs : couleurs moins sombres que l’une, timbre plus nourri que l’autre, comme le montre l’air « Quante volte, coll’occhietto ». A leurs côtés, les messieurs brillent moins nettement, mais la partition ne leur en laisse guère l’occasion : seul le baryton Clemente Daliotti parvient à se faire remarquer par sa présence scénique et son aplomb vocal. Lorsqu’il a l’occasion de se faire entendre hors des ensembles, le ténor Dionigi D’Ostuni révèle quelques limites dans l’aigu. Dans son rôle de vieillard, Filippo Morace opte résolument pour la comédie, avec un chant souvent proche du parlé. La basse Alessandro Spina jouit d’un traitement de faveur de la part du metteur en scène, qui en fait un personnage à part entière, par-delà le stéréotype du valet de comédie.

 

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