Rien n'est trop beau pour votre jardin

La finta giardiniera

Par Laurent Bury | ven 22 Mai 2015 | Imprimer

Longtemps connu uniquement sous sa forme de singspiel teuton, avec pour titre Die Gärtnerin aus Liebe, La finta giardiniera a brillamment réussi son entrée au répertoire depuis sa redécouverte en 1978 et, si nul ne prétend que cette œuvre de jeunesse atteigne les mêmes sommets que les chefs-d’œuvre mozartiens, cet opera buffa s’est imposé comme une composition truffée d’excellente musique, sur un livret qui peut fort bien tenir la route, quoi qu’en disent encore certains esprits réfractaires.

Ces dernières années, on a ainsi pu voir La finta giardiniera dans les festivals internationaux (Aix-en-Provence, Glyndebourne) ou confiée à de jeunes chanteurs (l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris). Et la saison dernière, en coproduction avec Dijon, l’Opéra de Lille en a proposé une nouvelle production qui connaît à présent les honneurs du DVD, ce dont on ne peut que se réjouir, tant cette version apparaît comme une petite merveille d’équilibre : ni platement traditionnelle ni d’une modernité agressive, ni trop légère ni trop lourde, ni loufoque ni sinistre, contrairement à ce qui a pu être parfois proposé ici ou là.

Après son Rake’s Progress également lillois, David Lescot propose une mise en scène limpide, dont l’identité visuelle est assurée par la même équipe : Sylvette Dequest pour des costumes contemporains et uniformément blancs, avec juste une touche de couleur pour chaque personnage, Alwyne de Dardel pour un décor simple mais efficace, un immense mur de vieille pierre qui s’abat de façon spectaculaire pour devenir l’espace sauvage de la deuxième partie de l’action. On craint d’abord que seul l’aspect comique de l’œuvre soit exploité, les premières minutes du spectacle soulignant exclusivement les aspects comiques, avec des effets très réussis d’ailleurs, comme le déchaînement d’Arminda contre le tournesol, fleur à laquelle elle compare explicitement Belfiore (nom prédestiné). L’émotion ne cependant pas négligée, principalement grâce au personnage de Ramiro, et pour le magnifique air de Sandrina « Geme la tortorella ».

Le choix d’un orchestre d’instruments anciens confère à la partition une richesse de couleurs inaccoutumée, avec quantité d’effets fort habilement ménagés par Emmanuelle Haïm. Ce n’est certes pas la première version baroqueuse de la Finta, même en DVD, mais Le Concert d’Astrée propose un univers sonore plein de vigueur et des plus séduisants. Il faut bien dire que lui répond une distribution vocale assez idéale, même si elle n’inclut rigoureusement aucune star, une véritable troupe dont l’entente est palpable. Seul membre d’une génération antérieure, Carlo Allemano arbore des cheveux naturellement grisonnants, comme il sied au Podestat, mais la voix a gardé sa souplesse, et il est apporte ici un authentique gage d’italianité, particulièrement précieux dans les récitatifs. Et par bonheur, il a à ses côtés un de ses compatriotes ! Alors que les ténors mozartiens se recrutent souvent en terres germaniques ou anglo-saxonnes, Enea Scala est aussi méditerranéen que possible, y compris dans son exquise façon de surjouer le latin lover à la demande du metteur en scène. Avec dans la voix tout le soleil qu’on peut attendre et toute l’agilité nécessaire, voilà un artiste dont on suivra avec intérêt le parcours durant la saison prochaine - on pourra le découvrir dans trois rôles français : Arnold à Genève en septembre, Benvenuto Cellini à Barcelone en novembre, et Leopold de La Juive à Lyon en mars 2016. Tout aussi latine (mais de nationalité argentine), Maria Savastano s’en donne à cœur joie dans le rôle de la soubrette, auquel elle confère une personnalité bien plus robuste que ce n’est parfois le cas. Egalement passée par l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, Marie-Adeline Henry fait oublier les quelques reproches qu’avait pu susciter son Elvire, perdue dans le hangar de Bastille : son timbre sombre fait merveille dans le personnage hystérique d’Arminda : elle peut ici s’amuser à caricaturer les héroïnes tragiques auxquelles elle est abonnée. Nikolay Borchev sait profiter des occasions fournies par les airs de Nardo. Marie-Claude Chappuis peut d’abord paraître un peu effacée en Ramiro, mais son chant dégage une intense émotion. Erin Morley, enfin, qu’on a depuis revue en Konstanze à Paris, est une jardinière enchanteresse, à la ligne impeccable, aussi convaincante dans la comédie que dans les scènes plus graves, et qui sera sans doute dans un an une Sophie de rêve dans la reprise du Rosenkavalier à Bastille.

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