La Chine à Melbourne

Turandot

Par Laurent Bury | jeu 09 Mai 2013 | Imprimer
 
« Isolde m’a rendue célèbre ; Turandot m’a rendue riche », disait Birgit Nilsson ; rien ne garantit en revanche que cette Turandot-ci rende Opera Australia riche ou célèbre. Le spectacle immortalisé par ce DVD n’est pas indigne, mais dans une vidéographie déjà abondante, il n’est pas certain qu’il parvienne à s’imposer. Pourtant, peut-être parce que l’Australie est si proche de l’Extrême-Orient, l’Asie qu’on voit là échappe assez admirablement au bric-à-brac mi-Zeffirelli, mi-restaurant chinois qui nous est servi d’ordinaire. On comprend que la production de Graeme Murphy, créée en 1990, soit encore à l’affiche vingt ans après, car toute la première moitié de l’opéra, jusqu’à la scène des énigmes, est visuellement assez admirable, avec une grande habileté dans la façon de régler les mouvements des choristes, danseurs et figurants, avec un décor plongé dans des ténèbres que trouent une immense lune tombée des cintres et des jeux d’éclairage très réussis. Exotique sans être kitsch, l’ensemble est heureux, et la scène des trois ministres au début de l’acte II est riche en effets bien trouvés. Nouvelle surprise avec un Altoum juché au sommet d’une immense robe, d’où il émerge comme Winnie dans Oh les beaux jours. Les choses se gâtent un peu quand Turandot apparaît, perchée sur une structure à roulettes que masque sa très longue robe ; après un joli démarrage brumeux, et hormis l’apparition de la danseuse que proposent Ping, Pang et Pong à Calaf, le dernier acte paraît moins inspiré, plus convenu.
Musicalement, si la représentation est d’une certaine tenue, elle peinera néanmoins à s’imposer face aux distributions de réputation internationale réunies dans les grandes maisons d’opéra d’Europe ou d’Amérique, dont la Turandot a déjà été filmée. Même si l’œuvre ultime de Puccini semble désormais surtout réservée aux grands festivals d’été, ce n’est pas la seule version captée dans un vrai théâtre. Et ce n’est même pas non plus la première fois que Liù est interprétée par une soprano asiatique, puisque Yao Hong tenait le rôle en 2005 au Stade de France ; Hyeseoung Kwon a le physique idéal du rôle, mais l’italien semble d’abord un peu haché, et la voix un peu dure, même si le dernier acte lui convient mieux. Jud Arthur est un Timur de troisième zone, au grave très limité et au timbre cotonneux. Le trio des ministres associe deux jeunes chanteurs encore à l’aube de leur carrière à un vétéran spécialisé dans les rôles de caractère, mais c’est à leur vivacité scénique plus qu’à leur voix qu’on juge Ping, Pang et Pong. Equivalent australien de Luciano Pavarotti (il fut remarqué alors qu’il travaillait comme maçon), Rosario La Spina en a la silhouette, heureusement masquée par un costume bien conçu, mais pas tout à fait la voix, et il lui manque l’aisance avec laquelle d’autres Calaf savent chanter des répliques qu’il émet en force, sans parler de ses grimaces de méchant, toutes narines froncées (était-il enrhumé durant ces représentations ? Un doigt glissé plusieurs fois sous le nez permet de l’imaginer). Susan Foster, enfin, est une Turandot bien trop plébéienne dans son jeu, alors que son statut de princesse de glace devrait lui interdire de s’abaisser à ce genre de mimiques de poissonnière ; pour le reste, si elle vient à bout d’un rôle inhumain, c’est parfois au prix de sons pas toujours très agréables à entendre. Les chœurs et l’orchestre remplissent très dignement leur contrat, mais cette Turandot semble plutôt destinée aux acheteurs des antipodes soucieux de garder un souvenir d’une représentation à laquelle ils auront assistée (la même production avait déjà fait l’objet d’une vidéo sortie en 2006, avec évidemment une autre distribution, dont Amanda Thane en Liù).
 
 
 

 

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