Insipides camélias

La Traviata

Par Laurent Bury | ven 03 Mai 2013 | Imprimer
 
En 1987, les Herrmann montaient La Traviata à Bruxelles, à la demande de Gérard Mortier, qui déclarait la même année, dans une interview accordée à la revue Théâtre en Europe : « Lorsqu’on monte une Traviata aussi concentrée que nous l’avons fait, je sais que Lella Cuberli n’en peut plus après 9 représentations ! Physiquement peut-être encore, mais spirituellement plus ! » Vingt ans après, face à la reprise de cette production au Teatro Regio de Parme, on se demande bien ce qui pouvait ainsi épuiser Madame Cuberli. Loin des Mozart de la Monnaie et autres spectacles qui ont fait la gloire du couple Herrmann, on a ici affaire à une Traviata tout à fait classique, qui offre de l’œuvre une vision plutôt dénuée d'originalité, très loin des audaces géniales d’un Robert Carsen à Venise ou d’un Willy Decker à Salzbourg. En dehors de quelques outrances dans la dégaine des comparses (perruques extravagantes, maquillage à la limite du clownesque) et la mise en relief de tel ou tel accessoire signifiant (le camélia en pot qu’offre Alfredo à Violetta au premier acte, qu’on retrouve flétri au dernier), rien ne rappelle ici la griffe des Herrmann. Dans des décors de style Second Empire, les fêtes données chez Violetta, et surtout chez Flora, brillent par leur vulgarité, certes voulue. Dans la maison qui abrite les amours des protagonistes, d’immenses baies vitrées laissent voir un paysage hivernal enneigé. Rien de bien remarquable non plus dans le jeu des acteurs, assez stéréotypé, avec un père Germont d’une grossièreté assez abjecte (il menace Violetta du bout de sa canne lorsqu’il vient lui rendre visite au deuxième acte). Visuellement donc, ce DVD n’apporte strictement rien à la vidéographie existante.
Hélas, le versant musical n’est guère plus enthousiasmant. Commençons par le pire : la direction lourde et brutale de Yuri Temirkanov, précipitée, sans nuances. L’orchestre semble souvent chaussé de semelles de plomb (dans « Dei miei bollenti spiriti », par exemple). Privée de toute respiration, la musique défile à toute allure et prend un caractère mécanique, les chanteurs ont parfois à peine le temps d’articuler leur texte, mais cela semble être le cadet des soucis du chef russe, qui dirige comme s’il avait un train à prendre. « No, non udrai rimproveri » est coupé, mais ce que donne à entendre Vladimir Stoyanov permet de ne pas en éprouver trop de regrets : son Germont aux accents de Scarpia, sans une once d’humanité, provoque chez le spectateur un rejet sans ambiguïté. A présent lancé à grand renfort de promotion par le label BMG, Massimo Giordano semble avoir trouvé son terrain d’élection dans le répertoire du dernier quart du XIXe siècle, entre Don José et Cavaradossi : sa manière de pousser la voix paraît en revanche un peu déplacée en Alfredo, qui est loin d’exiger autant de muscles que certains rôles véristes. L’acteur est par ailleurs assez pataud, et la fougue juvénile du personnage n’excuse pas tout. Svetla Vassileva, enfin, a un physique idéal pour Violetta mais elle n’incarne guère l’héroïne – les Herrmann ont-ils participé à cette reprise ? – et son approche paraît bien superficielle, avec une véhémence expressionniste au dernier acte et pas grand-chose dans les premiers. La voix bouge, les vocalises sur « Gioire » sont assez vilainement savonnées et les aigus quelque peu astringents. Dans ces conditions, comment s’enthousiasmer pour un DVD qui s’ajoute assez inutilement aux références existantes ?
 

 

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