Homoki et Christie réinventent l'opéra

David et Jonathas

Par Bernard Schreuders | ven 24 Mai 2013 | Imprimer
 
Créée l’année dernière au Festival d’Aix-en-Provence et reprise il y a quelques mois à Paris puis à New-York, cette production scénique de David et Jonathas constitue un événement de par la rareté de l’entreprise, à haut risque, et de par l’exploit que représente sa réussite. En effet, à l’instar des masks de Purcell, l’ouvrage pose un énorme défi aux metteurs en scène pour la simple raison qu’il ne s’agit pas véritablement d’un opéra. Ses cinq actes ne s’enchaînent pas en un drame continu mais doivent se glisser, tels des intermèdes, entre ceux d’une tragédie latine, Saül (aujourd’hui perdue), déclamée par les élèves du Collège Louis-le-Grand, avec laquelle ils forment une immense fresque musico-dramatique donnée pour la première fois le 28 février 1688. La partition s’affranchit totalement des canons lulliens et ne contient qu’une poignée de récitatifs, l’action se concentrant dans la pièce du père Chamillart, elle regorge d’airs souvent très élaborés et avec orchestre, de chœurs somptueux, de symphonies et de pièces à danser.
Avec le concours inestimable de William Christie, Andreas Homoki réussit pourtant à transformer cette succession de riches tableaux psychologiques en un spectacle étonnamment cohérent, inspiré et d’une grande vivacité, dont les caméras de Stéphane Medge soulignent la dynamique et flatte la direction d’acteurs, scrutant les visages des protagonistes et multipliant les zooms dans la foule. Andreas Homoki sait tirer parti de l’omniprésence des choristes des Arts Florissants dont il règle en virtuose les mouvements et les attitudes. Leur performance se révèle en tout point admirable et contribue de manière déterminante à la réussite du projet.
Simple, mais efficace, le dispositif conçu par Paul Zoller libère l’imagination du metteur en scène et stimule celle du spectateur. De vastes panneaux de bois clair modulent l’espace qui s’allonge ou se rétrécit pour enserrer les personnages, à la merci d’un destin et de forces qui les dépassent, le plateau pouvant aussi se décomposer en plusieurs chambres pour refléter le paysage mental d’un Saül éperdu que harcèlent une dizaine de clones de la Pythonisse. Si le réalisateur s’autorise deux ou trois effets cinématographiques que chacun appréciera selon son goût, son montage nous permet d’apprécier certains détails qui n’ont pas le même impact en salle. En opérant des plans rapprochés sur son visage, Stéphane Medge accentue ainsi le trouble suscité par le travestissement de Dominique Visse qui restitue à merveille l’inquiétante étrangeté de l’oracle. Le prologue a été judicieusement déplacé après le troisième acte afin d’éclairer les spectateurs, auxquels sont également destinées des saynètes, mimées par des figurants au cours des épisodes orchestraux, qui nous dévoilent l’enfance de David et Jonathas.
Jupes tailleurs, gilets et chapeaux noirs pour les uns, voiles, fez et djellabas pour les autres, les costumes projettent l’antagonisme des Juifs et des Philistins de la Bible dans un Orient stylisé des années 40 ou 50, Andreas Homoki ayant la bonne idée de nous épargner les poncifs politiques et vainement polémiques d’une certaine scénographie contemporaine. Du reste, le dramaturge n’élude en rien l’homo érotisme qui sous-tend la passion des adolescents, dont les baisers et les caresses sont sans équivoque, et colore peut-être aussi la jalousie de Joabel, colosse belliqueux mais à la voix de velours (Kresimir Spicer) qui, en l’occurrence, étreint fougueusement David avant de jurer sa perte.
Son enregistrement de David et Jonathas a marqué le tricentenaire de l’œuvre (1988) et demeure une référence, mais William Christie a depuis lors renouvelé son approche. Dès 2004, lors d’une tournée de concerts mis en espace par Rita De Letteriis, il attribuait le rôle-titre à un ténor (Cyril Auvity), disposant enfin d’instruments capables de jouer au diapason bas en vigueur dans la France du Grand Siècle (392 Hz). Huit ans plus tard, il a également dû adapter les effectifs des Arts Florissants en vue d’une représentation en plein air. Il ne faut d’ailleurs pas s’attendre à retrouver ici toutes les finesses chambristes du disque réalisé dans les studios de Radio France, mais bien, en revanche, à découvrir une ampleur sonore inédite. Le premier air de David (« Ciel ! Quel triste combat en ces lieux me rappelle ») illustre de manière frappante la différence d’approche que consacre aussi le choix de Pascal Charbonneau pour l’incarner. Le Canadien est plutôt beau gosse et possède un charisme indéniable, en parfaite adéquation avec la figure de David, cependant, nous partageons les réserves de Claude Jottrand sur la voix, pointue et à l’émission souvent tendue dans l’aigu, alors que sa partie appelle mille nuances. Son chant s’avère trop univoque et extérieur pour rendre justice à cette page magnifique où le héros, certes, se révolte, mais s’épanche aussi, entre désarroi et tendresse. Impossible de chasser le souvenir entêtant de Gérard Lesne, de sa noblesse et de ses inflexions poignantes, ni de l’accompagnement tout en subtilité des Arts Florissants de l’époque. Pascal Charbonneau parvient toutefois à assouplir son émission et nous émeut dans les deux derniers actes, au contact, il est vrai, d’un Jonathas bouleversant.
En 2004, William Christie voulait confier le rôle à un garçon soprano, renouant avec l’usage en vigueur dans les collèges jésuites, mais la mue de l’heureux élu le contraignit à se rabattre sur une chanteuse adulte (Maud Gnidzaz, distribuée ici en Captive). Un moment envisagée avec Andreas Homoki et Bernard Foccroulle, l’option a été abandonnée face aux contraintes imposées par la législation sur le travail des mineurs. Doté d’un organe juvénile et très pur, Ana Quintans arbore une coupe à la garçonne et des culottes courtes qui lui donnent l’allure d’un Gavroche, mais l’illusion s’arrête là, car nous avons toutes les peines du monde à imaginer qu’un adolescent puisse interpréter avec une telle intensité et cette parfaite justesse de ton la plainte de Jonathas ou sa longue et difficile agonie. Neal Davies (Saül) joue à fond la carte de la démence. Sa composition, extrêmement fouillée et très physique, impressionne mais nous fatiguerait moins si le chanteur – et bien sûr le metteur en scène – faisait davantage confiance au pouvoir expressif de la musique.
Figure antinomique de ce roi délirant, Frédéric Caton (Achis) campe un monarque superbe et généreux, et surtout conserve un calme olympien face aux gesticulations de son adversaire. Les seconds rôles sont luxueusement distribués – mention spéciale pour Arnaud Richard, ici un Guerrier mais Saül à l’Opéra-Comique, et Reinhoud Van Mechelen, un des compagnons de David – et les Arts Florissants fleurissent bel et bien en ce mois de juillet 2012, exaltant les superbes harmonies de Charpentier et innervant ses danses avec une vigueur qui ne les a pas toujours caractérisés. Andreas Homoki, William Christie et leurs équipes ont relevé le gant et nous ont administré la preuve que David et Jonathas peut être monté avec succès. Il va sans dire que leur travail méritait d’être enregistré et diffusé sous la forme d’un DVD, le premier consacré à la tragédie biblique de Charpentier.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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