Elīna Garanca, la Carmen du XXIe siècle ?

Carmen

Par Jean-Philippe Thiellay | lun 13 Septembre 2010 | Imprimer
Après avoir débuté sur la première scène américaine en Rosine puis avoir donné une belle Angelina, on se doutait que le Met comptait désormais sur Elīna Garanca, sur son timbre rare et son tempérament de feu. Des Carmen étaient programmées pour l’automne 2010 et la mezzo lettone avait organisé son agenda pour s’y préparer au mieux. Après un rodage à Riga, elle devait peaufiner le rôle, crescendo, à Valence, Munich, Rome, et à Covent-Garden. Le sort en a décidé autrement : le forfait d’Angela Gheorghiu, qui devait partager l’affiche avec son ex-mari, Roberto Alagna, a conduit Peter Gelb à proposer à Garanča de devancer l’appel. C’est donc pour une série inscrite dans le programme de diffusion des spectacles du Met dans le Monde entier qu’elle y a chanté la gitane pour la première fois, succédant ainsi aux noms qui ont fait les grandes heures du Met (Marilyn Horne, Régine Crespin, Grace Bumbry, Risë Stevens…). Ce DVD en est la trace.
 
Comme pour les autres retransmissions live du Met, cette Carmen est d’abord remarquable par la qualité de la captation. Une douzaine de caméras au plus près des chanteurs donnent le sentiment agréable d’être parmi eux. L’époque de l’opéra filmé de grand papa, avec trois caméras réparties dans la salle est révolue et c’est tant mieux. La réalisation est d’autant plus soignée que les chanteurs ont passé du temps avec l’équipe technique pour adapter leur positionnement sur scène afin que leurs expressions aux moments clefs se retrouvent fidèlement sur le film. Le résultat vaut le coup d’œil. Les images backstage entre chaque acte donnent aussi le sentiment grisant d’être « behind the curtain », avec les artistes. Certains trouveront peut-être que cela rompt la magie du spectacle en en dévoilant les ficelles. Ces images permettent surtout de sentir la tension qui règne sur le plateau lorsque le régisseur de scène appelle le maestro « on the pitch »… Renée Fleming est également de la partie, avec quelques brèves interviews sympathiques. Pas de doute, on est à New-York !
 
Le public apprécie et cela se sent. Trop, même, parfois. Les rires sonores que l’on entend, au II, lorsque, allongé sur une Carmen vraiment accueillante, Don José décide de rentrer à la caserne pour l’appel, font tache.
 
Côté production, rien n’étonne : les costumes, y compris ceux des contrebandiers, sont rutilants, un peu trop ; le décor est sobre et c’est bienvenu, surtout pour une production succédant à celle de Zeffirelli. On échappe aux chevaux, aux nains et autres acrobates. C’est riche et c’est chic. L’écrin parfait pour une production traditionnelle et moderne.
 
Sur la mise en scène de Richard Eyre, il paraît difficile de porter un jugement. Avec deux bêtes de scène à sa disposition, le plus plat des metteurs en scène aurait quand même réussi son coup. Il reste que le drame est extrêmement prenant et ceci s’explique par plusieurs éléments qui ressortent très nettement, à nos yeux en tout cas. L’attirance réciproque de Don José et de Carmen est du ressort de l’évidence. Le fait que Don José, Roberto Alagna, soit sensiblement et visiblement plus âgé que Carmen ajoute à la complexité de cette relation. En marge de l’entretien qu’elle nous a accordé, Elīna Garanča indiquait que ce décalage n’avait pas été un objet de réflexion et que le metteur en scène n’avait jamais cherché à s’appuyer sur lui. Tant mieux : c’est d’autant plus subtil. S’ajoute à cela l’engagement physique des deux chanteurs. Ils se touchent, s’embrassent, se surprennent (« c’était tous les soirs différents »), se plaquent au sol, d’amour d’abord, de violence ensuite. Regardez le placage digne d’un troisième ligne grâce auquel Don José bloque Carmen à la dernière scène avant de la poignarder ! Elīna Garanča caractérise une Carmen (brune ! à Riga elle était blonde et les gens ne lui parlaient que de cela, nous a-t-elle confié) terriblement séduisante, libre, déterminée et intelligente. Elle mène la danse ; elle sait où elle va. Les dialogues sont parfaits. Son français est devenu encore meilleur que pour ses Charlotte viennoises, naturel, fluide. Le monde lyrique a sans aucun doute trouvé une nouvelle Carmen d’exception.
 
Son Don José est lui aussi passionnant mais on le connaît davantage. Vocalement, les années ont laissé leurs traces. Alagna finit fatigué et le souffle est nettement moins long qu’avant. Il reste, par son engagement, un partenaire d’exception. Micaëla est Barbara Frittoli. Routière du rôle, elle caractérise une femme courageuse, bien plus qu’une jeune fille. Elle accuse désormais, malheureusement, un vibrato qui ne laisse rien augurer de bon pour la suite. Une chose est sûre : Don José aurait plus été en rapport d’âge avec elle qu’avec Carmen. Il se serait peut-être ennuyé… mais il n’en serait pas mort.
 
Escamillo est Teddy Tahu Rhodes. Le baryton néo-zélandais avait été appelé à la toute dernière minute (trois heures avant le lever de rideau !) pour remplacer Mariusz Kwiecien malade. Difficile dans ces conditions de lui reprocher une caractérisation quelque peu caricaturale, et des attitudes bien convenues : grand par la taille, Rhodes roule des mécaniques et s’assoit sur les chaises comme un cow-boy… Vocalement, sa voix sombre et cuivrée convient assez bien à ce rôle ingrat. Il frôle toutefois l’incident dans le dernier duo avec Carmen. L’ensemble n’est pas tout à fait au niveau de ses partenaires.
 
Le reste de la distribution n’appelle que des louanges, avec une mention particulière pour Elizabeth Caballero et Sandra Piques Eddy.
 
Sur le podium, le jeune chef québecois Yannick Nézet-Séguin, fait un tabac. Sa lecture est séduisante et l’orchestre du Met, qui est vraiment un des tous meilleurs orchestres lyriques du monde, réagit au quart de tour. On entend tout et chaque prélude, parfois accompagné sur scène par des chorégraphies plutôt réussies, est un beau moment de musique. On a hâte d’entendre à Paris ce chef à l’ascension impressionnante, en particulier dans de l’opéra. Cela ne paraît pas gagné, surtout qu’il consacre une majeure partie de son temps au répertoire symphonique.
 
Dans une discographie extrêmement riche, ce DVD vient prendre toute sa place. Une Carmen moderne, une Carmen vibrante. Une Carmen pour le futur, aussi.
 
Jean-Philippe Thiellay

 

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