À la lance : Hervé Niquet…

Don Quichotte chez la duchesse

Par Catherine Jordy | ven 08 Janvier 2016 | Imprimer

Pour ceux qui avaient aimé la première production du trio Hervé Niquet flanqués de Shirley et Dino d’un King Arthur déjanté et jouissif, disponible en DVD, la sortie d’un nouvel opus dans la collection « Château de Versailles » ne peut que réjouir… C’est à Don Quichotte chez la duchesse de Boismortier que les joyeux drilles s’attaquent cette fois-ci, faisant, si l’on ose dire, feu de tout bois. Le spectacle, donné à Versailles en février dernier, avait été chroniqué dans nos colonnes, tout comme sa reprise au festival de Montpellier, non sans réserves, mais tout de même favorablement.

Hervé Niquet commence par présenter le spectacle en rappelant que Don Quichotte chez la duchesse avait été, il y 27 ans déjà, la première œuvre jouée par le Concert Spirituel. Le chef considère Joseph Bodin de Boismortier comme « l’un des plus grands génies du XVIIIe siècle », ne serait-ce que « parce que sa musique rend heureux », ce qui se confirme à l’écoute, l’orchestre affichant une forme aussi guillerette et alerte que son bouillonnant chef. C’est à la lance que ce dernier se propose de diriger sa formation, hilare et complice, avant que Dino ne lui réclame le costume de Don Quichotte qu’il a sur le dos et que les accessoiristes cherchent partout depuis une heure. On retrouve là ce qui avait fait le charme du King Arthur : les blagues potaches de Corinne & Gilles Benizio (alias Shirley et Dino), apparemment en train de créer un spectacle foutraque et amateur, comme si on assistait à une répétition. Bien entendu, tout cela est évidemment réglé au cordeau, même si les gags sont souvent exploités un poil trop longtemps, au risque de susciter agacement, lassitude voire rejet de la part du spectateur. Le tandem joue habilement de ce décalage, soulignant à l’envi qu’ils sont parfaitement conscients de ce que, pour certains, leur présence dans une production sérieuse d’opéra est forcément une erreur de casting. Idée saugrenue que d’avoir fait appel à ce duo improbable à l’humour troupier léger comme un tir d’obus, façon Grosse Bertha ? Que nenni ! Certes, on ne rit pas à gorge déployée comme c’était le cas pour King Arthur (et pour l’auteur de ces lignes, c’est une vraie déception), mais certains gags font mouche et surtout, il se dégage de ce travail beaucoup de poésie et de délicatesse, surtout dans le choix des costumes, des couleurs ou dans les éclairages. Il faut souligner aussi la qualité de la prestation d’Hervé Niquet, bonimenteur et amuseur public de choix, superbe torero même s’il est désormais privé de l’assurance que lui procurait son abondance capillaire passée, ce qu’il tourne lui-même en dérision.

On n’hésite évidemment pas à multiplier les anachronismes (jusqu’à la chorégraphie de Philippe Lafeuille, qui reprend allègrement des préceptes de danse baroque qu’auraient pu inculquer Brigitte Massin en les acoquinant avec le twist de Travolta et Thurman dans Pulp Fiction, par exemple). La poésie naît surtout de ce que Corinne et Gilles Benizio ont manifestement relu Cervantès et bien intégré l’esprit des aventures du chevalier à la triste figure qui vécut fou mais mourut sage. L’opéra de Boismortier, créé pour le carnaval, nous est arrivé sans les scènes de comédie nouant les airs. Il leur a fallu réécrire des dialogues pour rendre le spectacle intelligible et imaginer des interludes, avec un bonheur divers. Les plus réussis sont ceux qui permettent à Hervé Niquet de faire son numéro (et on en redemande), poussant la chansonnette avec dérapages contrôlés ou dansant, s’accompagnant lui-même de castagnettes. Il est flanqué de Dino et surtout épaulé par Shirley, impayable et désopilante chanteuse espagnole « autodidacte », à la voix loufoquement décalée.

Autour d'eux, les chanteurs excellent, notamment dans la comédie. François-Nicolas Geslot fait un superbe Don Quichotte, tant au physique et dans l’allure que pour ses qualités vocales, sa diction et l’émotion qui se dégage de tout son être. Il est secondé par un Marc Labonnette inspiré, facétieux Sancho Panza tout en rondeurs, à la diction impeccable. Certes, elle n’arrive pas à faire craquer Don Quichotte, obnubilé par sa Dulcinée, mais la duchesse qu’incarne Chantal Santon Jeffery est proprement irrésistible. Comment résister à cette tornade vocale, fabuleuse dans ses airs de fureur ? On en oublierait presque une diction parfois imprécise. Les autres interprètes sont à la hauteur, tous bien dirigés, notamment dans les séquences de ralentis simulés qui nous rappellent que Shirley et Dino sont de vrais metteurs en scène et bons directeurs d’acteurs, ce qu’on avait compris dès leur coup d’essai à l’opéra avec le King Arthur.

Il est vrai que l’on achève le visionnage du spectacle de fort bonne humeur, le cœur léger. Quel dommage qu’il n’y ait aucun bonus dans ce DVD par ailleurs bien filmé, où la réalisatrice Louise Narboni n’oublie pas de nous laisser apprécier le spectacle comme si l’on était dans la salle, équilibrant les plans rapprochés et les vues d’ensemble. Une semi-réussite, donc, avant la suite des aventures du trio, qu’on espère inspirées et que l’on attend avec impatience. 

 

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