Des nouvelles d'une étoile filante

La Salustia

Par Laurent Bury | ven 19 Avril 2013 | Imprimer
 
En 2008, des voix s’élevèrent pour saluer un nouveau nom qui, à les croire, s’était d’emblée élevé au firmament de la mise en scène lyrique, en renouvelant complètement le genre. Fille de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff, Juliette Deschamps était présentée comme l’espoir de l’opéra, celle par qui arriverait un souffle d’air frais tant attendu. Quelques spectacles atypiques entretinrent un temps cette rumeur (deux « one-woman-shows » conçus autour d’Anna Caterina Antonacci, Era la notte, puis Altre Stelle), mais l’étoile semble s’être vite lassée de son parcours fulgurant. L’Agrippina prévue à Venise fut annulée, la Carmen annoncée à Vienne n’a jamais vu le jour… Juliette Deschamps aurait-elle mis entre parenthèses sa carrière de metteuse en scène lyrique pour monter des spectacles encore moins formatés, comme l’ouverture du festival de Saint-Riquier en juillet dernier ? A voir la Salustia de Pergolèse donnée à Jesi il y a deux ans, il y a de quoi se demander si l’on ne s’était pas emballé un peu trop vite.
Que nous montre en effet ce DVD ? Un spectacle sans doute monté sans grands moyens, mais là n’est pas le problème. On voit surtout une sorte de caricature d’opéra seria, avec une mégère grimaçante dans le rôle de la « méchante » Giulia, un névrosé dans le rôle de son fils Alessandro, un Claudio passablement grotesque et une Albina visiblement atteinte de démence. N’échappent à ce traitement que Salustia et son père. Le tout se déroule dans une sorte de théâtre en ruines, dans lequel deux ados en baskets découvrent pendant l'ouverture une malle de costumes : comme c’est original ! Pour montrer l’affrontement des deux héroïnes, on griffonne le nom de l’une sur le mur du fond, puis on le rature, on l’efface, on le remplace par celui de sa rivale : comme c’est neuf ! On touche le fond quand Alessandro arrive tenant dans ses mains une poule vivante, qu’il confie ensuite à un cuisinier tenant pour sa part un poulet plumé. Et pour nous faire bien comprendre combien ces gens-là sont cruels, le rouge sang envahit peu à peu le décor et les costumes (certes moins hideux que les oripeaux de La Muette de Portici donnée à l’Opéra-Comique en 2011, dus à la même Vanessa Sannoni), et même la peau des personnages : quand Giulia quitte les gants de vaisselle qu’elle porte initialement, c’est pour révéler des mains et des avant-bras rougis, comme le seront plus tard les pieds de Salustia par-dessus ses Doc Martens (eh oui, il faut bien nous montrer la modernité de Pergolèse…)
Musicalement, les choses vont mieux, mais tout n'est pas parfait. L’Accademia Barocca de I Virtuosi Italiani sonne souvent un peu maigrelette, avec des cordes un peu acides, malgré la conviction de son chef Corrado Rovaris. Peut-être gênée par le personnage de folle qu’on lui fait tenir, Giacinta Nicotra ne renouvelle pas, malgré sa virtuosité, la très bonne impression faite dans Il Prigionier superbo. Elle est la seule soprano d’une distribution qui tire toutes les voix vers le grave, l’autre exception étant peut-être le contre-ténor Florin Cezar Ouatu qui manque un peu de corps en Alessandro. Rappelons au passage que Jesi avait souhaité confronter deux versions de cette Salustia en reprenant en janvier 2011 le spectacle de Jean-Paul Scarpitta coproduit avec Montpellier en 2008, dans lequel la partition était donnée telle que Pergolèse l’avait initialement prévu, c’est-à-dire avec une voix de castrat en Marziano et un ténor en Claudio, alors que la création en 1732 avait dû se faire avec un ténor en Marziano et un castrat en Claudio. La « version Scarpitta » proposait deux femmes dans les rôles de castrat, alors que la « version Deschamps » offre en Alessandro un contre-ténor et en Claudio une femme. La mezzo Maria Hinojosa Montenegro tire le meilleur parti d’un personnage que la mise en scène a choisi de ridiculiser. En guise de ténor, Jesi a opté pour un baryton, le très télégénique Vittorio Prato, entendu récemment dans Il Segreto di Susanna à l’Opéra-Comique : paradoxalement, il semble beaucoup plus à l’aise dans l’aigu que dans le grave. Heureusement, les deux rôles principaux sont superbement défendus. Vue dans un rôle travesti dans Il Flaminio, Serena Malfi confirme ses dons en Salustia combattive et outragée, voix riche et dense, apte à transmettre l’émotion. Face à elle, son ennemie Giulia est incarnée avec bonheur par une Laura Polverelli déjantée, d’une voix également sombre mais aux couleurs différentes ; on aimerait l'entendre dans un spectacle qui ne l'oblige pas à multiplier les mimiques de Cruella hystérique. Heureusement, le nombre réduit des œuvres de Pergolèse laisse espérer que le festival de Jesi pourra bientôt envisager une nouvelle production…
 
 

 

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