Dépoussiéré

Roméo et Juliette

Par Jean-Marcel Humbert | mer 01 Août 2012 | Imprimer
 
Quand 90 % des touristes viennent à Vérone pour voir le fameux balcon de la chambre de Juliette (en réalité celui de la grande salle), représenter Romeo et Juliette paraît une évidence : celui de Shakespeare au théâtre romain, celui de Gounod aux Arènes. C’est assez courageux en ce qui concerne cette dernière œuvre, actuellement assez rarement jouée et donc peu connue du grand public malgré des interprètes fameux, tels Alain Vanzo, Alfredo Kraus et Roberto Alagna.
 
Le parti pris du décorateur Edoardo Sanchi est à l’opposé de toutes les reconstitutions historiques à la Visconti ou à la Zeffirelli : l’élément central du décor, intégré dans une sorte d’arène, se compose de deux quarts de cylindre, faits d’échelles enchevêtrées, qui tournent, s’ouvrent et se referment, laissant passer des éléments plus petits et « baroques » dans le sens actuel du terme, servant aux scènes plus intimes, comme la chambre de Juliette ou la chapelle faite de vitraux multicolores. Les symboles de l’enfermement y sont très nombreux pour ne pas dire répétitifs (cages de toutes sortes, y compris robes-cages, carcans, etc.). Les costumes de Silvia Aymonino sont fort drôles, avec des machines à la Léonard de Vinci, des inversions (hommes habillés de robes), des personnages coiffés façon iroquois, utilisation de cuir. Tout cela est souvent fort original et réjouissant, mais au total, on se trouve ainsi plus transporté dans le monde des Contes d’Hoffmann que dans celui de Roméo et Juliette. La mise en scène de Francesco Micheli est vivante et variée, tirant le meilleur parti possible de l’immensité du plateau, sans toutefois obtenir des chanteurs (ou sans leur demander) une grande finesse d’interprétation.
 
Le Roméo de Stefano Secco est une espèce de gros poupon plutôt rassurant, à l’autorité pleine de bonhomie. Juvénile et naturel, il semble plus subir les événements que les contrôler. Côté vocal, il est tout simplement extraordinaire, merveilleux styliste à la ligne de chant irréprochable, et à part un « Ah lève-toi soleil… » perfectible, nous offre une articulation et une prononciation idéales. Malheureusement, face à lui, la Juliette de Nino Machaidze n’est pas une frêle et innocente jouvencelle, mais une jeune femme capricieuse et coquette, minaudant de façon insupportable, et de ce fait théâtralement peu crédible. Ce qui pouvait peut-être passer dans les Arènes, vu à plusieurs dizaines de mètres, ne résiste pas aux gros plans de la vidéo plein écran. La valse est à l’image de l’ensemble de son interprétation : la technique vocale est sûre et la voix est belle, mais trop corsée, pas assez légère, même un peu dure ; surtout, son français est quasiment incompréhensible.
 
Le frère Laurent de Giorgio Giuseppini a l’autorité nécessaire et la voix du rôle, à défaut d’un français convainquant. Parmi les autres protagonistes se distingue tout particulièrement Artur Rucinski, vraiment sensationnel en Mercutio ; son air de la reine Mab, notamment, est d’une grande perfection au niveau du style et de la diction, mais aussi de la composition scénique. Jean-François Borras et Deyan Vatchkov sont tout à fait excellents respectivement en Tybalt et en duc de Vérone. Ketevan Kemoklidze joue et chante joliment Stéphano, mais d’une manière une peu lourde, peut-être en raison du caractère tragique inhabituel avec lequel ce rôle est abordé. Giampiero Ruggeri campe unGrégorio incompréhensible à la voix engorgée, et Cristina Melis une Gertrude très ordinaire et dans le style, trop caricaturale. Quant à Capulet, il est massacré par Manrico Signorini, qui annone le texte, chante vaguement les notes et quand il oublie un mot, en met un autre de même consonance à la place, à la manière de Jean Tardieu…
 
La direction musicale de Fabio Mastrangelo est nuancée, bien dans le style et bien en place (il distille notamment très joliment le début du 4e acte), mais a un peu trop tendance à appuyer sur les faiblesses de la partition, au lieu de les gommer. Le film d’Andy Sommer est plutôt joliment fait. DVD toutes régions. Sous-titres en italien, anglais, français, allemand et espagnol. Aucun bonus. Le livret de 20 pages, tout en couleurs avec de belles photos, donne simplement le résumé de l’action en anglais, italien, français et allemand, sans autre commentaire. Mais ces résumés, « reproduits avec l’aimable autorisation de la fondazione Arena di Verona », sont truffés de barbarismes : on y lit par exemple, dans la version française : « Les deux amoureux reprennent leur colloque » ; « La jeune fille pardonne Roméo » ; « Demeurée seule, Juliette se fait courage » ; « Roméo croit que Juliette soit réellement morte »… Et les autres langues ne sont guère mieux soignées…
 
En résumé, un DVD pour ceux qui s’intéressent aux mises en scène très contemporaines, aux productions véronaises, et bien sûr à Stefano Secco. Mais les quelques autres productions captées sur DVD et actuellement sur le marché pourront paraître bien fades à côté…
 
 
 
 
 
 

 

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