Corneille et cosa nostra

Rodelinda, regina de’ Longobardi

Par Laurent Bury | jeu 19 Janvier 2012 | Imprimer
 
Exhumée dès les années 1930 (en allemand), ressuscitée dans les années 1950 par Joan Sutherland, Rodelinda compte plusieurs intégrales au disque, mais pour l’image, le marché reste dominé par l’excellente version de Glyndebourne 1998, avec Anna Caterina Antonacci et Andreas Scholl (DVD Warner). En attendant la possible parution de la production du Met avec Renée Fleming et David Daniels, ou même celle de Vienne en mars 2011 avec Danielle De Niese et Bejun Mehta, voici que reparaît un DVD sorti en 2005, reflet d’un spectacle créé en 2003 pour l’Opern Festspiele de Munich.
 
Face aux opéras de Haendel, les metteurs en scène cherchent en général un univers culturel connu vers lequel transposer l’intrigue historico-mythologique du livret (ici, inspiré de Pertharite, roi des Lombards, de Corneille). Dans la production de Glyndebourne, vue au Châtelet en 2002, Jean-Marie Villégier avait brillamment opté pour les codes du cinéma muet, en faisant revenir le roi Pertharite dans la Lombardie des années 1920. David Alden choisit les mafieux des années 1950 : aux fracs et uniformes mussoliniens succèdent costumes croisés, feutres mous et chaussures bicolores. Du moins la monumentalité des décors et le statisme des mouvements permettent-ils d’échapper à cette volonté de ridiculiser l’action qui gâtait le Rinaldo monté en 2000 par la même équipe (DVD Arthaus).
 
Seul le personnage d’Unulfo est traité sur le mode bouffon, ce qui est peut-être un moyen de rendre un peu moins douloureuse la totale usure vocale de Christopher Robson,incapable d’interpréter correctement un seul air ; son talent de comédien est apprécié dans les récitatifs, encore à sa portée, mais il n’a pas sa place en tant que chanteur dans une grande maison d’opéra. Sans être de loin aussi calamiteux, l’autre contre-ténor de la distribution semble trop souvent en difficulté dans le rôle de Bertarido. S’il est infiniment meilleur acteur qu’Andreas Scholl – ce qui n’est pas bien difficile –, Michael Chance n’est pas en mesure de rendre justice aux magnifiques airs que Haendel a écrits pour Senesino. Homme de main en blouson de cuir, Umberto Chiummo renonce – en partie seulement – aux grimaces de méchant de mélodrame qui faisaient tout le prix de son interprétation délibérément caricaturale à Glyndebourne ; on déplore en revanche une certaine brutalité du chant, une inadmissible malpropreté dans la vocalise. Devenu un Parrain en pardessus, Grimoaldo l’usurpateur trouve en Paul Nilon un interprète placide, moins sournois et insinuant que Kurt Streit. La voix du ténor britannique est peut-être plus belle que celle de son confrère américain, mais la mise en scène fait de lui un personnage moins manipulateur que victime des événements.
 
En 2004, dix ans après avoir fait sensation dans l’Orlando d’Aix-en-Provence, Felicity Palmer brillait de ses derniers feux haendéliens avant de se rabattre sur Birkenfeld ou Klytemnestra. Cruella en turban à la Simone de Beauvoir, son Eduige est une harpie tonitruante, dans une tessiture qui lui va comme un gant. Coiffée et maquillée comme Julianne Moore dans Loin du Paradis, Dorothea Röschmann est plus veuve éplorée que reine outragée, là où Antonacci impressionnait par un numéro de vamp parfaitement mis au point. Le dramatisme intense de sa voix communique une émotion irrésistible, et l’aigu n’avait pas encore les stridences qui se sont révélées depuis. Ivor Bolton n’est sans doute pas le plus intéressant des chefs haendéliens à l’heure actuelle ; les récitatifs sont déclamés avec lenteur, sur-articulés dans certains cas, et les arias s’accommoderaient d’un peu plus d’inventivité.
 
Au total, un spectacle qui ne touche guère, malgré ses qualités, et qui ne fait pas le poids face à l’autre version disponible en DVD.
 

 

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