Clignotement d'une absence

Adelaide di Borgogna

Par Laurent Bury | lun 08 Avril 2013 | Imprimer
 
Jean Baudrillard définissait la séduction comme le clignotement d’une présence ; avec cette Adelaide di Borgogna, c’est l’agaçant clignotement d’une absence d’idées qu’offre au spectateur la production fort peu séduisante signée Pier’Alli. Le metteur en scène italien s’abrite derrière l’agitation constante de l’arrière-plan, obtenue grâce aux projections vidéo, et espère rendre ainsi moins voyante la vacuité du spectacle. Au sol, il ne se passe à peu près rien, en dehors d’une accumulation de mouvements stéréotypés et vains. Les costumes début XIXe siècle sont plutôt ternes, les choristes sont plantés de part et d’autre de la scène, des danseurs tentent pitoyablement d’introduire un peu d’animation de temps à autre. Sur le mur du fond, en revanche, c’est la surenchère, avec un écran géant qui se subdivise en vingt-quatre cases où les images se démultiplient, se superposent, alternées, en quinconce, non sans quelques gros plans ridicules à souhait, composant un exaspérant kaléidoscope qui parasite notre vision. Pier’Alli n’est pas Eisenstein, et son montage donne le tournis au lieu de créer un résultat cohérent et fort. Au deuxième acte on bascule dans une sorte de Magritte au petit pied, avec juxtaposition de parapluies et de têtes de soldats casqués, tandis que sur la scène, des soldats en imperméable se battent en duel avec leurs pépins… Pour croire aux vertus théâtrales d’Adelaide di Borgogna, il faudra donc attendre une autre production. Sans être immortelle, l’œuvre pourrait peut-être intéresser le spectateur, mais à condition d’en proposer une autre vision. En 1817, Rossini n’avait plus rien d’un débutant, mais cet opéra sent l’huile un peu plus que l’inspiration.
C’est du moins l’impression que laisse ce DVD, en grande partie à cause d’une héroïne qui a toutes les notes du rôle, mais ne communique guère d’émotion. Jessica Pratt chante bien, mais le personnage qu’elle compose est glacial, hautain, voire antipathique, alors qu’Adélaïde devrait concentrer toute la compassion du spectateur. Heureusement, Daniela Barcellona livre une performance autrement plus investie, colorée et chargée d’humanité, et le finale du deuxième acte repose sur ses épaules ; tant que Pesaro pourra compter sur des interprètes de ce calibre, Rossini se portera bien. En Almaviva du Barbier au Châtelet six mois auparavant, Bogdan Mihai n’avait pas su convaincre (voir compte rendu) ; ce sont pourtant de très réelles qualités musicales qu’il manifeste dans Adelaide, et l’acteur est tout à fait acceptable. Loin des rôles comiques où elle met le public dans sa poche grâce à son don pour les clowneries, Jeanette Fischer joue ici la mère du ténor. Dans le rôle du père, la solide basse Nicola Ulivieri a bien davantage en chanter, mais surtout dans les scènes d’ensemble. Le chef Dmitri Jurowski connaît son Rossini, qu’il dirige avec goût et élégance, mais à l’impossible nul n’est tenu. Si Matilde di Shabran a connu à Pesaro, à peu d’années d’intervalles, une production ratée puis une production à grand succès, le même ne pourrait-il pas se produire avec Adelaide di Borgogna ?
 
 
 

 

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