Chaises musicales

Boris Godunov

Par Catherine Jordy | jeu 06 Octobre 2011 | Imprimer
 

par Catherine Jordy
 
Cette version de Boris Godounov est en passe de devenir un classique du DVD. Réédition d’une production donnée au Liceu en 2004, la captation de ce spectacle est saisissante de force dramatique et brille par l’intelligence de l’interprétation. Épure minimaliste sans concessions ni fioritures, la vision de la Russie tsariste glisse ici vers une actualisation quasi intemporelle où dominent le costume cravate issu de la mondialisation et une certaine forme de nihilisme. Le spectateur plonge avec Boris dans la spirale infernale qui l’engloutit et le tout est rondement mené en deux heures trente. C’est en effet la version originale de l’opéra que Moussorgski n’a jamais pu voir de son vivant qu’on découvre ici : le jeune trentenaire avait écrit en 1869 un opéra jugé non-conforme car donnant trop de place au peuple, dépourvu d’intrigue sentimentale ou encore de ballet. Contrairement à l’opéra de 1874 traditionnellement donnée sur les scènes du monde entier, cette version ne contient pas d’épisode polonais, confère une moindre importance au faux Dimitri et opère un resserrement général sur les personnages de Boris, de Chouisky et surtout sur le peuple russe, avec plus d’une heure de musique en moins. La force d’expression de l’œuvre reste cependant intacte et l’approche moderne sert avantageusement le propos tout en proposant de multiples pistes de réflexion.
 
Willy Decker est l’artisan de cette réussite qui se distingue par une direction d’acteurs remarquable, un décor sobre mais intelligemment structuré et une efficacité visuelle violente, sans doute, mais percutante. D’entrée de jeu, on est mis au parfum par le meurtre de Dimitri avant de découvrir une sorte de structure dorée informe qui fait craindre pour la suite mais, une fois retournée, se révèle être une simple chaise, quoique surdimensionnée. Il faudra ensuite escalader ce trône puéril ou démesuré d’un homme qui rétrécit, jouet d’un destin où l’on est constamment assis entre deux chaises, façon siège éjectable ou électrique. Ce thème de la chaise est remarquablement exploité tout au long de l’opéra. On la porte avec solennité et ridicule à la fois, se présente dérisoire ou magnifique, simple ou multipliée en modèles réduits sans dorures, enfin à taille humaine, sur lesquels le chœur peut s’asseoir en assemblée ou finit traînée dans un ultime effort vain par Boris… Les éclairages de David Finn subliment une ambiance très picturale. On pense à Gustave Doré mais aussi aux camps de concentration ou au goulag, à un kitsch chic et toc très nouveau russe riche qui se mue soudain en splendeur luministe à la La Tour puis évoque l’ambiance de Metropolis. Obnubilé par le portrait de l’enfant qu’il a fait assassiner, Boris est entouré de figures adultes enfantines tels le tsarévitch en culottes courtes ou l’idiot/fakir en pagne/couches-culottes couvert de cendres tout droit sorti d’une vision d’Anselm Kieffer ou d’un Lazare revenu des morts. La mise en scène, remarquablement servie par le DVD qui alterne plans d’ensemble imposants ou gros plans scrutateurs, fourmille d’idées et nourrit une réflexion subtile, philosophique, en un mot, passionnante.
 
La distribution vocale, de grande qualité, donne une assise supplémentaire au spectacle. En premier lieu, le Boris impérial de Matti Salminen qui force le respect, entre humanité déchirante et folie des grandeurs pathétique. La basse impose de bout en bout une voix un brin fatiguée et surtout lasse, teintée de nostalgie, qui se révèle poignante jusqu’au déchirement dans la scène de mort finale. La force de projection, l’humanité et la maturité font oublier un vibrato gênant ici et là. Philip Langridge propose une performance mémorable avec un Chouisky mielleux à souhait, Iznogoud pervers et parfait, manipulateur démoniaque qui tire véritablement les ficelles de cette tragédie épique. Autre interprète dont la prestation laisse pantois : Eric Halfvarson, admirable Pimen. La beauté du timbre correspond à la sagesse et l’infinie mélancolie du personnage. Avec cela, une douceur, un moelleux et une qualité de phrasé superbes que le public a longuement salués. Les autres rôles ne déparent pas, chacun se révélant juste et précis dans son rôle. Avec une mention spéciale pour Anatoli Kotcherga en Varlaam survolté, expressif et drôle. À noter également que le rôle du tsarévitch Fiodor est interprété, au lieu de la mezzo habituelle, par le contre-ténor Brian Asawa. Ce dernier joue de son fausset, un rien congestionné parfois, en parfaite correspondance avec son personnage. Les chœurs, en particulier les enfants, sont magnifiques et la direction d’orchestre de Sebastian Weigle, sombre et exacerbée, achève de faire de ce spectacle un moment privilégié de qualité supérieure.
 
Une version de référence, donc, à classer avec celle de Tarkovski, dans un tout autre genre, dans sa dvdthèque…
 

 

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