Tchao, pantins

Cavalleria rusticana - Pagliacci

Par Laurent Bury | ven 11 Novembre 2016 | Imprimer

Lorsqu’on donne le diptyque Cav/Pag (dont jamais leurs concepteurs n’ont imaginé qu’il deviendrait un diptyque), il est désormais courant d’unifier ces deux histoires d’adultère et de jalousie meurtrière, en les situant dans un seul et même village. De ce point de vue, rarement un metteur en scène sera allé aussi loin que Damiano Micheletto, qui pratique l’exercice avec une virtuosité assez remarquable. Dès les premières scènes de Cavallerie Rusticana, on découvre d’emblée Silvio de Pagliacci, devenu le boulanger du village, et on le voit pendant l’intermezzo s’éprendre de Nedda. Par symétrie, durant l’intermezzo de Pagliacci, on retrouve Santuzza venue se confesser au curé et, visiblement enceinte du défunt Turiddu, se réconciliant avec Mamma Lucia. Pourtant, et de manière assez paradoxale, jamais la différence d’ambition entre les deux œuvres ne sera apparue de manière aussi éclatante. Autant Pagliacci se confirme comme réflexion sur les liens entre illusion théâtrale et réalité, autant Cavalleria paraît platement mélodramatique. Autant la tournette montrant tour à tour un couloir, la salle paroissiale où se donne le spectacle et la loge où les artistes se maquillent, se justifie totalement pour Pagliacci, réflexion sur l’envers du décor, autant le système tourne à vide pour Cavalleria, où les personnages vont et viennent à travers une boulangerie qui ne cesse de tourbillonner sans véritable nécessité. Alors que Pagliacci s’affranchit du naturalisme en montrant les hallucinations de Canio, Cavalleria multiplie – délibérément, on le souhaite – les postures de pseudo-tragédie grecque, ou du moins sicilienne. Durant la procession de Pâques, la statue de la Vierge s’anime même pour pointer du doigt Santuzza la pécheresse ! Ces gesticulations grandiloquentes cohabitent avec une gestuelle différente autour de la thématique du pain, qui fait hélas sourire, voire rire, plus qu’elle n’émeut : pendant « Voi lo sapete, o Mamma », Mamma Lucia pétrit la pâte dans la douleur… Le pire est sans doute le déguisement infligé à Turiddu (il le fallait bien, dans la mesure où le même ténor revient ensuite en Pagliaccio) : ces rouflaquettes, cette banane un peu raplatie, c’est l’Elvis Presley des dernières années, ou plutôt Coluche dans Tchao Pantin.

Bref, tout s’acharne contre Cav, tandis que Pag est une brillante réussite. Musicalement, la direction d’Antonio Pappano se montre sensible au drame, même si, là aussi, Leoncavallo offre à l’orchestre une écriture bien plus élégante et inventive. Le Chœur du Royal Opera House en grande forme participe à fond au jeu scénique, campant les personnages voulus par Michieletto, habitants d’un petit village italien des années 1970 où la religion rythme le quotidien (il y a des crucifix dans toutes les pièces) et où les religieuses organisent la distribution d’œufs en chocolat et une représentation de la Passion de Jésus par des enfants pour le jour de Pâques.

Vocalement, Covent Garden a toujours l’art d’assembler des distributions impressionantes. Présent dans les deux volets du diptyque, Aleksandrs Antonenko surprend d’abord par un timbre dépourvu de séduction immédiate, mais s’impose bientôt par la puissance de son organe, et se montre tout à fait capable de camper un Canio tourmenté, hanté par ses démons. Egalement titulaire d’un rôle dans chacune des deux œuvres, après avoir été Tonio seulement à Salzbourg aux côtés de Jonas Kaufmann, Dimitri Platanias peut compter sur une voix extrêmement solide, dont le timbre n’a rien d’exceptionnel, mais qui convainc par son adhésion totale à ses personnages successifs. Eva Maria Westbroek, métamorphosée en jeune Italienne par une perruque brune, ne rencontre aucun problème dans les graves de Santuzza ; le vibrato de l’aigu, conséquence inévitable de l’alternance de rôles lourdes, reste malgré tout maîtrisé. Cheveux courts teint en blond platine, Carmen Giannattasio est une Nedda au bord de la crise de nerfs, sans que la beauté de son chant en soit le moins du monde entachée. Acteur muet pendant toute la première partie de la soirée, Dionysios Sourbis est un Silvio dépassé par les événements. Durant le peu de temps où on la voit, Martina Belli est parfaite en enjôleuse. Elena Zilio a désormais l’âge de Mamma Lucia, ce qui ne confère que plus de vérité à son incarnation, malgré les réserves formulées sur la mise en scène de Cavallerie rusticana, seul véritable handicap de ce double bill.

 

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