D'un certain âge d'or

Cavalleria Rusticana

Par Philippe Ponthir | jeu 29 Septembre 2011 | Imprimer
 
Sony Classical dans son actualité, nous livre quelques soirées datées, originaires du Met. La plupart illustrent la période dorée où de grandes firmes pétrolières et industrielles permettaient, via la télévision, au citoyen du Nebraska ou du Wisconsin profond, d’avoir accès aux plus glorieux gosiers en activité sur la première scène lyrique américaine. Gelb n’a donc pas inventé le fil à couper le beurre de cacahuète en la matière, et on parlait alors d’un véritable accès à la culture : le téléspectateur ne devant pas débourser l’équivalent de vingt-cinq euros pour entendre et voir la Price, la Sutherland, la Nilsson et autre Corelli. Cette série dont ce « Cav-Pag » est issu, illustre aussi une certaine vision de l’opéra par le Met de l’époque. De vraies têtes d’affiche, de véritables artistes lyriques ne reniant pas leur métier de chanteurs, des mises en scène efficaces mais dont le remplacement séculier nous explique que pendant longtemps, New-York fut à la traîne en la matière. Ce DVD est à prendre sous un certain angle de vue. La captation date de 1978, c’est dire …Si l’on est prêt à considérer ce produit avec sa part de documentaire, cela peut fonctionner : la technique de captation visuelle et sonore évoluent désormais dans un autre système solaire. Le spectacle accuse quelques ridules demandant une mansuétude certaine.
 
Pour les amateurs d’opéra, cette captation ne manque pourtant pas de beautés et d’émotions. La toute première est la présence de la regrettée Tatiana Troyanos. Les témoignages visuels de cette splendide artiste ne sont pas légion et cela ravive le souvenir qu’en 1993, le « crabe » nous enlevait trois aristocrates du chant avec Arleen Auger et Lucia Popp…En cette année 1978, Troyanos est au sommet de sa beauté sauvage et fière, de ses moyens également, et on pardonne les quelques prévisibles tensions dans l’extrême de la tessiture « sopranisante ». Troyanos, malgré l’indigence de la captation, crève l’écran dès les premiers regards, port de tête royal, elle est simplement bouleversante dans ce rôle qu’elle n’appuie à aucun moment, puis ce timbre unique qui même s’il nous chantait l’annuaire, nous mettrait les larmes aux yeux. Le couple formé avec Placido Domingo fonctionne à merveille et nous embarque dès les premières mesures. Placido est dans ces années, comment dire ? Un titan ! On sourit plus d’une fois devant cette force de la nature, impensable de nos jours avec nos ténors expectorant leur eau de mer. Domingo ravira ses aficionados dans cette captation. Là où tant de nos stars actuelles sont exsangues après le premier volet, Placido dévore son diptyque à belles dents. On pardonne les habituelles anicroches sur les Si aigus tant la voix excessivement bien timbrée et virile, emporte tout sur son passage. Du très grand Domingo, celui qui a construit une légende non usurpée ! Mention spéciale, pour la Lucia de Jean Kraft, immense actrice chantante à la prestation économe et émouvante et un clin d’œil pour la sulfureuse Isola Jones, dans ses premiers pas professionnels qui passera notamment à la postérité pour les abîmes d’un décolleté en Magdalena qui fit perdre sa contenance bonhomme au Duc de Big Luciano ! L’enchaînement rapide a lieu avec le Prologue chanté par Sherill Milnes ! Expérience proprement hallucinante et hallucinée. Méconnaissable sous son grimage de clown, cet autre Géant délivre un « Si puo ? Si puo » anthologique. La vibration de son aigu légendaire dans l’acoustique du Met est tout simplement jouissive. Tumulte et triomphe dans la salle. Après cela, la soirée perdra un peu de sa cohésion, sans manquer d’intérêt quand on prend les chanteurs individuellement. Domingo s’il sera un peu moins à l’aise dans l’écriture générale de Canio, signe néanmoins son solo de la plume des plus grands de ce siècle tandis que l’acteur allie humanité et émotion. Occasion également, d’observer l’OVNI vocal et scénique qu’était Teresa Stratas. Physiquement parfaite en Nedda, déjà en ces années où elle conservait une certaine intégrité des moyens, on entend parfaitement combien elle faisait sciemment endurer à cette voix d’essence légère des tensions vocales au service du drame. Une artiste qu’il fallait voir et vivre en direct, ce genre de captation mettant trop en exergue les nombreux défauts vocaux d’une personnalité pourtant de tout premier plan. Franco nous sert du parfait Zeffirelli. Décors et mise en scène tiennent la route, tandis que certains costumes accusent le coup. Comment ne pas penser à Callas qui à Chicago disait ne plus pouvoir endosser les costumes aux relents de naphtaline et de sueur des productions poussiéreuses du Met. Superbe James Levine à la baguette, construisant pas à pas sa propre légende.
Au final, ce DVD et ses confrères pourraient trouver leur place dans les rayonnages s’ils étaient vendus au sein d’une collection à prix économique. In fine, c’est surtout le rapport qualité prix qui risque de freiner le chaland.
 
 

 

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