Une torche s'allume

Berlioz – La mort de Cléopâtre

Par Dominique Joucken | ven 16 Août 2019 | Imprimer

C’est bien à la rubrique « voix » qu’il faudra classer ce DVD, malgré son programme orchestral fourni. Non que John Eliot Gardiner et ses instrumentistes déméritent d’une quelconque façon, mais parce qu’il n’est pas donné tous les jours d’assister à la naissance d’une étoile au ciel lyrique. C’est pourtant ce qui se passe avec Lucile Richardot. La mezzo française n’est certes pas tout à fait inconnue dans les cercles musicaux : un album de chansons anglaises du XVIIe siècle avait déjà placé son nom sur la carte. Et notre collègue Bernard Schreuders avait eu le nez fin en l’interviewant en juin 2017. Mais rien ne laissait présager l’explosion de ce concert. Dès les premiers mesures de la Mort de Cléopâtre, on comprend qu’on aura affaire à une prestation exceptionnelle. Il suffit à Lucile Richardot de lancer « C’en est donc fait » pour que le poil de l’auditeur se dresse. Est-ce la beauté intrinsèque de la voix ? L’articulation parfaitement équilibrée du français ? La projection, qui parvient à franchir le mur des instruments comme à s’alléger jusqu’à l’imperceptible dans les moments intimes ? La coloration des voyelles ? La façon de se tenir en scène ? La gestique ? Ou tout cela à la fois ? Le résultat est en tout cas sans conteste possible : on est cloué à son siège du début à la fin de la cantate. Cléopâtre meurt sous nos yeux, littéralement. Oubliés, tous les artifices du texte, le contexte académique du Prix de Rome, la jeunesse du compositeur : c’est du tout grand Berlioz qui déploie ici ses ailes, et qui nous emporte dans un infini d’émotion, de beauté, d’effroi et de joie. Le romantisme à son apogée, grâce à l’engagement de la chanteuse et à l’accompagnement d’un Gardiner constamment à l’écoute, qui sait exactement quand lâcher la bride à son orchestre, et qui maîtrise comme peu les codes de la rhétorique chez Berlioz, où la musique peut se faire abstraction pure aussi bien qu’illustration fidèle. Les derniers battements de coeur de la reine, aux contrebasses, sont un moment d’anthologie.

 

La mort de Didon est au même niveau. Lucile Richardot délaisse les atours de la reine d’Egypte pour ceux de la souveraine carthaginoise, et elle s’adapte avec aisance à une écriture très différente, beaucoup plus classique et régulière, à laquelle son tempérament de feu apporte une vie précieuse. Et de nouveau, une attention au texte, aux fins de phrases, qui confère à son personnage une palpitation et une sincérité qui renvoient aux meilleures interprètes du rôle, comme Susan Graham ou Josephine Veasey. On sait qu’il est encore bien tôt dans la carrière de la mezzo, mais on est déjà impatient de l’entendre dans l’œuvre complète, notamment dans son duo avec Énée.

 

Face à tant de splendeur, la partie symphonique du programme aurait pu passer au second plan. C’était compter sans l’intelligence musicale de John Eliot Gardiner et de ses fantastiques musiciens, qui parviennent tout du long à allier la saveur des instruments anciens et la souplesse d’un ensemble aguerri par près de 30 ans de travail sur les grandes scènes du monde. L’Orchestre révolutionnaire et romantique fut le premier à interpréter le répertoire du XIXe siècle sur instruments d’époque, et Berlioz fut un de ses jalons. C’est dire si l’orchestre en maitrise toutes les arcanes. Que ce soit dans une ouverture du Corsaire comme agitée d’influx électriques, une Chasse royale des Troyens où le flot du lyrisme ne noie jamais la transparence des lignes (avec la surprise d’entendre les femmes de l’orchestre vocaliser comme un choeur professionnel!) ou une Symphonie fantastique où les intermittences du cœur reçoivent la traduction musicale la plus précise, on est au sommet de la discographie.

 

Si on ajoute que le DVD est présenté comme un bijou dans un écrin, avec une finition exceptionnelle et grand luxe de textes, devenus si rares aujourd’hui, et que l’opéra de Versailles n’a jamais été filmé avec autant d’intelligence (et en prime la reconstitution d’un décor de Ciceri datant de 1837), on aura compris que cet enregistrement prend place comme la pierre de touche de la vidéographie pour tout berliozien qui se respecte.

 

 

 

 

 

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