Dernier verre d'eau pour Renée

Arabella

Par Laurent Bury | ven 06 Mars 2015 | Imprimer

Le Großes Festspielhaus de Salzbourg aurait-il été conçu comme un piège pour les metteurs en scène ? Par quelle aberration a-t-on pu croire que plus une scène était large, plus elle offrirait de possibilités aux spectacles ? En réalité, bien des œuvres y semblent noyées, et il faut déployer des trésors d’ingéniosité pour occuper cet espace démesuré. Pour monter Arabella, la metteuse en scène allemande Florentine Klepper a fait un premier choix qui rappelle curieusement le Rosenkavalier confié au même endroit à Robert Carsen en 2004 : l’appartement du comte Waldner est découvert en coupe, avec au centre un salon entouré de deux chambres. Mais le procédé qui convenait à la chambre de la Maréchale et à ses antichambres est-il approprié ici ? Malgré ses murs miteux, ce logis conserve des proportions assez majestueuses, et le déplacement latéral tout au long du premier acte, tantôt à gauche, tantôt à droite, tient un peu du gadget. La dernière scène laisse néanmoins entrevoir une orientation intéressante, qui aurait d’ailleurs pu être creusée davantage : non sans courage, Florentine Klepper arrache Arabella au strict réalisme et ouvre des perspectives quasi oniriques qui s’affirment au deuxième acte. Le bal des cochers de Vienne voit se soulever l’arrière du décor pour révéler un vaste désert brumeux ; Fiakermilli, munie d’une cravache, est exclusivement entourée d’hommes, et la cartomancienne de l’acte I traverse la scène telle la comtesse de La Dame de pique. En fin d’acte, le délire de Mandryka prend ainsi une forme bien visible. A l’Opéra-Bastille, Marelli avait fait se multiplier les danseuses vêtues comme l’héroïne, mais ici, c’est Fiakermilli qui revient portant la robe bleue d’Arabella, qui affuble jusqu’à sa mère, Adelaïde. Le dernier acte se déroule lui aussi dans un décor ouvert, et le lavage de linge sale a lieu non plus en famille, mais sous les yeux du chœur à peu près muet.

Bref, le spectacle se laisse voir agréablement, avec une action à peine transposée vers la Belle-Epoque au lieu des années 1860 prévues par Hofmannsthal. Musicalement, on retrouve Christian Thielemann à la tête de la Staatskapelle Dresden, déjà présents pour Die Frau ohne Schatten en 2011. Le chef n’est pas du genre à se vautrer dans les rythmes de valse viennoise, et son Arabella est menée tambour battant, sans une seconde d’alanguissement. Les débuts de Thomas Hampson en Mandryka ont eu lieu au Châtelet en 2002, mais le baryton américain avait renoncé en 2007 à ce rôle très lourd. Il a accepté d’y revenir par amour pour Richard Strauss (peut-être sera-t-il un jour Barak de La Femme sans ombre ?), mais les notes les plus graves du rôle lui échappent quelque peu. Ce détail est largement compensé par l’investissement dramatique et le jeu théâtral du chanteur. A ses côtés, Renée Fleming livre ce qui fut peut-être sa dernière Arabella (la production fut reprise à Dresde en novembre 2014). C’est un rôle qu’elle a souvent interprété, comme en témoigne un DVD Decca sorti en 2008. Très loin de l’innocence extrême d’une Gundula Janowitz, c’est une héroïne qui, capricieuse au premier acte, mûrit bien vite et livre un très beau « Mein Elemer », qu’on trouvera peut-être trop proche du monologue de la Maréchale, mais les Arabella de vingt ans ne courent pas les scènes. A leurs côtés, Salzbourg a réuni ce qui se fait de mieux, à commencer par Albert Dohmen, superbe en patriarche victorien, et très en voix, contrairement à certains chanteurs qui abordent le rôle à la toute fin de leur carrière. Gabriela Beňačkova, on le sait, s’est convertie en mezzo depuis quelques années, avec des bonheurs divers, mais Adelaide étant un rôle assez chargé par le librettiste et le compositeur, elle peut y faire une vraie composition d’actrice à défaut d’avoir le timbre exact voulu par la partition. Une mauvaise Sophie du Chevalier à la rose peut faire une Fiakermilli très acceptable : c’est le cas de Daniela Fally, dont l’aigu tranchant n’est pas un obstacle dans un personnage dont la mise en scène fait une sorte de maîtresse SM. Jane Henschel est une cartomancienne mi-inquiétante, mi-comique, et il n’y a rienà reprocher aux trois prétendants d’Arabella, dont l’Elemer de Benjamin Bruns, vu récemment en Titus à Strasbourg. Matteo moins heldentenor qu’à l’accoutumée, Daniel Behle propose une interprétation pleine de sensibilité. Hanna-Elisabeth Müller, enfin, est une Zdenka délicieusement androgyne, avec une voix claire et fraîche. La carrière de cette soprano allemande se déroule presque exclusivement à Münich, où elle passe lentement des petits rôles aux personnages plus importants : ne manquez pas ses débuts en Sophie du Rosenkavalier l’automne prochain à Amsterdam.  

 

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