Mené de mains de maîtres

Don Giovanni - Vicence

Par Maurice Salles | sam 23 Mai 2015 | Imprimer

Qui est Don Juan ? Devenu un mythe le personnage a été interprété de mille façons. Celle que propose la mise en scène de Lorenzo Regazzo est tout ensemble forte et dérangeante. Son Don Giovanni est (peut-être) un fils de famille qui semble ne manquer de rien et surtout pas d’argent, c’est aussi, c’est surtout un jeune benêt aussi frimeur et vaniteux que ceux qui paradent dans les émissions de télé-réalité. Cela fait de lui une proie facile pour un proche machiavélique, tel un domestique (comment ne pas songer à Losey ?) qui a su se rendre indispensable en favorisant ses addictions, quelles qu’elles soient, et sans trop de formes le manipule méthodiquement pour en tirer le plus d’argent possible.  Ainsi Leporello projette-il à Don Giovanni des vidéos qui le programment à son insu pour  assassiner le Commandeur, car Donna Anna l’a payé et lui a fourni l’arme pour l’exécution de ce contrat, comme l’expose la pantomime pendant l’ouverture. Et donc, très logiquement, le drame s’achève quand Leporello tue son « maître », car il a sélectionné une proie nouvelle, le crédule Don Ottavio. Ainsi résumé ce parti pris semble insupportable et pourtant, c’est l’incontestable réussite de la mise en scène que d’en mener à bien le fonctionnement implacable. On pourra objecter, avec raison, que cette vision qui fait du valet le personnage clé, un diabolus ex machina, détourne l’intention des auteurs, il n’en reste pas moins que la conception, au montage aussi méticuleux que chez les Tarantino, a une cohérence et une efficacité qui l’imposent. Seul regret, la noirceur absolue à laquelle échappent seuls Masetto et Don Ottavio estompe le giocoso que la version de Vienne vise à accentuer, avec la scène ajoutée où Zerlina, Zorro en jupons, ligote Leporello, car ils ne sont ici ni le balourd peureux ni l’audacieuse naïve qui pourraient faire sourire. Au prisme de cette lecture, Donna Anna commandite le meurtre d’un père incestueux et ment délibérément à son fiancé à qui elle joue la comédie du désespoir, Elvira est devenue hystérique depuis qu’elle a plongé dans l’anonymat du catalogue des conquêtes de Don Giovanni, à ses yeux le who’s who de la réussite, et Zerlina se comporte en fausse ingénue et en vraie Marie-couche-toi-là adepte des accessoires sado-maso ! Et pourtant, répétons-le, cela fonctionne ! 

Si ce parti pris radicalement pessimiste prend toute sa force, c’est d’abord grâce à l’entente – peut-être serait-il plus juste encore de parler de symbiose – entre le metteur en scène et le chef d’orchestre. Dans ce miroir qui nous est tendu d’une société où le narcissisme de la jeunesse est perpétuellement flatté par des exploitants cyniques, le sentiment désintéressé, altruiste, n’a pas de place. Le Mozart que Giovanni Battista  Rigon  dirige à partition fermée tire de ce constat sa sécheresse et sa netteté, même si elles ne sont jamais outrées car il ne s’agit pas que les dupes se cabrent ou regimbent. Tout est dosé pour maintenir ensemble excitation et contrôle, et rythmé pour empêcher l’attendrissement ou la réflexion. C’est souvent superbe, parfois excessif pour les récitatifs d'Elvire, si rapides qu’ils sont privés du ton geignard qui peut les rendre comiques. Mais quand il s’agit de flatter la sensualité, le trait se fait courbe et le chef obtient de l’orchestre la souplesse caressante qui soumet au délice de l’instant. Seul petit regret, la sagesse du continuo au clavecin, présence attentive mais un peu effacée.

Un autre facteur essentiel de la réussite est l’engagement théâtral sans réserve des chanteurs à commencer par le chœur de l’Iris ensemble, dont les membres ont joué avec conviction les candidats à une sélection pour une émission de téléréalité. Même s’il est plus âgé que le créateur du rôle-titre, Luca Dall’Amico n’en reste pas moins un jeune interprète manifestement aussi doué vocalement que scéniquement : la tessiture ne lui pose aucun problème et il donne une vie criante à ce personnage émané directement d’une télé-réalité. Dans le double rôle de Masetto et du Commandeur, à l’image de la création viennoise, Abramo Rosalen sait colorer sa voix en fonction de ses interventions, avec une sobriété louable. Du trio féminin, Anna Viola semble la moins à l’aise vocalement ; sa Donna Anna fait entendre des tensions dans l’aigu et une verdeur assez peu séduisante. La Zerlina de Minni Diodati, outre un physique avantageux propre à tenter Don Giovanni, chante d’une jolie voix ronde, et dans le duo avec Leporello ajouté pour Vienne elle laisse entendre un brio et un brillant dignes d’intérêt. Bonne composition pour Arianna Venditelli, Elvire dépouillée de sa noblesse et de sa blessure sentimentale mais convaincante furie exaspérée par l’humiliation d’être confondue, voire oubliée dans la liste des « célébrités », dont la voix homogène et dense sert bien les airs qui lui sont dévolus. Privé dans cette version de Il mio tesoro ,Matteo Macchioni campe très justement un Don Ottavio encore étranger à la foire aux vanités et dont la candeur s’exprime dans la rondeur d’une voix franche et sans affectation. Pour Leporello, enfin, le choix de Giovanni Furlanetto garantissait à l’avance qualité vocale et engagement scénique. L’artiste chevronné s’est manifestement coulé avec délice dans cet avatar d’un personnage qu’il connait si bien, devenu ici, comme le maquillage et l’éclairage l’indiquent dès l’ouverture, clairement méphistophélique. Toujours sur le fil, sans jamais tomber dans l’excès caricatural, l’acteur-chanteur suscite l’admiration et le personnage la répulsion. Lorenzo Regazzo, lui-même Leporello d’exception, a été bien servi !

Réalisé dans les conditions particulières des contraintes liées à la conservation des Monuments Historiques, qui constituent autant d’entraves pour metteur en scène et éclairagiste (beau travail de Claudio Cervelli sur les projections de couleurs et l’exploitation, à visée comique ou dramatique, des statues du décor de Scamozzi) et dans la précarité financière qui limite les ressources pour les accessoires servant de décor  et les costumes mais n’a pas limité l’ingéniosité et l’inventivité de Maria Elena Cotti pour les uns et les autres – encore qu’avec une Elvira en pantalon la ritournelle sur la gonnella tombe un peu à plat – ce spectacle, chaleureusement accueilli par le public qui avait pris d’assaut le merveilleux Teatro Olimpico, y sera donné cinq fois encore jusqu’au 14 juin. On espère que sa carrière ne s’arrêtera pas là : la proposition est peut-être iconoclaste mais en regard de bien d’autres elle a une cohérence telle que son arbitraire disparaît. Joli tour de force d’un Lorenzo Regazzo que cette mise en scène met au niveau des plus grands !

 

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