Sous le signe de la Force

Dialogues des Carmélites - Paris (TCE)

Par Yannick Boussaert | jeu 08 Février 2018 | Imprimer

Si l’on évalue une représentation à la religiosité du silence qui règne dans la salle, nul doute que les spectateurs de cette première de Dialogues des Carmélites ont assisté à une soirée d’exception. Peut-être pas exempte de menus défauts ça et là, mais qui ne pèsent rien au regard de l’excellence et de l’engagement déployés par tous les acteurs d’une telle réussite.

La production d’Olivier Py a déjà été largement commentée lors de la création à Paris et il y a quelques mois à Bruxelles. L’on sait la force de son esthétique, toujours dans le clair-obscur, le noir criant sur le blanc immaculé, la lumière face à la peur. Ce sont moins les images bibliques, finalement faciles parce qu’évidentes, ou ces grands mots crayonnés sur les murs qui en font la puissance évocatrice. A l’inverse de son Aida grandiloquente ou du geste épuré d’Alceste qu’il mettait en scène la même année, Olivier Py cherche l’âme dans ce qui se joue et se dit entre les personnages. Pas une fausse note dans la caractérisation qu’il propose et la liberté donnée à chaque interprète de se mouvoir dans les costumes qu’il a taillés. Les plus grandes réussites se trouvent dans les bisbilles et les regards de biais entre Marie et Lidoine, le paternalisme craintif et maladroit du Chevalier, la sororité ambivalente entre Constance et Blanche. Des traits de caractère pas forcément appuyés et qui tout en mettant en lumière les personnages, leur dessinent aussi leur part d’ombre : Lidoine qui n’a pas choisi sa place, Marie qui rate sa mort en restant dans le public, Blanche qui n’aura jamais que la force de l’abandon.


© Vincent Pontet

Patricia Petibon donne de Blanche une incarnation dévote. Cela ne lui épargne pas quelques scories, notamment en début de représentation, prix à payer d’un engagement incandescent. Sabine Devieilhe en paraîtrait presque sage si ce n’était une présence scénique riante qu’accompagne une voix légère, pure et nuancée. Anne Sophie von Otter joint, pour ainsi dire, la parole aux actes. Si l’on peut chanter jusqu’à sa mort, il faut entendre sa Prieure agoniser pour comprendre la leçon : un texte ciselé, une diction à faire pâlir la Comédie Française, et des couleurs et des accents au diapason du texte. Des leçons, Sophie Koch (Marie) et Véronique Gens (Lidoine) s’en donnent à distance. La première par une morgue, une projection et une diction qui font de sa soeur la femme forte du Carmel ; la seconde par une noblesse naturelle qui cache mal sa bienveillance. Les hommes sont emmenés par le Chevalier de Stanislas de Barbeyrac dont le timbre sombre colle au caractère ombrageux du personnage. Lui aussi brille par sa puissance, une souffle long, un legato, des nuances… en somme un style qui rejoint sa prestance scénique. Le marquis son père, Nicolas Cavallier, n’est pas en reste, de même que les choeurs et toutes les carmélites qui nous offrent un puissant « Salve Regina ».

Jérémie Rhorer a mis à profit les années passées depuis qu’il tenait la baguette lors de la création. S’il reste des traces de la fougue et de l’emportement de sa première lecture (est-ce pour cela qu’il interrompt l’ouverture, sort quelques minutes pour enfin lancer l’opéra ?), force est de constater qu’il s’est aussi assagi et qu’il sait maintenant prendre le temps. Le temps de ménager des silences, de choisir un tempo plus lent pour travailler sur les couleurs avec un Orchestre National de France aux nombreuses qualités (seuls les cuivres accusent une petite faiblesse avant le « Salve Regina »). Surtout il sait trouver les lignes de tension et porter l’orchestre dans des crescendos qui ne semblent ne jamais vouloir cesser de gagner en intensité. La mort de la Prieure, le duo du parloir entre la soeur et le frère et le « Salve Regina » sont les trois climax d’une soirée qui pourtant jamais ne perd en force.

 

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