Aux reines tout est permis

Di misera regina

Par Laurent Bury | lun 15 Avril 2019 | Imprimer

Près de deux ans après son premier récital au Théâtre Grévin, Anthea Pichanick y fait son retour, pour un concert consacré à un répertoire plus ancien. Après Vivaldi, Monteverdi et ses contemporains. Après une poignée de cantates, quelques airs d’opéra, motets et canzonette. Monteverdi occupe une bonne moitié du programme, ce n’est que justice, mais les autres compositeurs réunis ne sont pas à dédaigner, loin de là, d’autant qu’ils ont depuis quelque temps le vent en poupe : Cavalli, avec un extrait de sa Didone, Barbara Strozzi, avec une délicieuse ariette, Legrenzi, dont La divisione del mondo a été présentée cette saison par Christophe Rousset à Strasbourg, Nancy et Versailles, et enfin, moins médiatique sans doute, Isabella Leonarda (1620-1704). Après les six instrumentistes de l’ensemble Les Accents dirigé par Thibaut Noally, le récital de cette année est soutenu par les six membres d’une formation un peu moins en vue, La Chimera, fondée par la gambiste Sabina Colonna Preti et dirigé par le théorbiste Eduardo Egüez, qui privilégie le répertoire baroque sud-américain. La musique du XVIIe siècle n’a pas les mêmes exigences que l’écriture vivaldienne, mais l’on remarque la virtuosité de la violoniste Margherita Pupulin, bien mise en valeur par l’une des (rares) pauses instrumentales du concert, la Sonata variata de Biagio Marini. La complicité unissant les musiciens se manifeste aussi dans leur façon d’improviser ou dans les œuvres de Diego Ortiz. Les airs chantés sont pour la plupart introduits par de courts préludes dus à Eduardo Egüez lui-même, baptisés « Sinfonia » 1, 2 et 3 dans le programme.

La jeune contralto française Anthea Pichanick a déjà eu l’occasion de se faire remarquer à diverses reprises, y compris dans des rôles qui passent d’ordinaire plutôt inaperçus, comme cette Zulma de L’italienne à Alger où l’on avait pu la voir à Nancy. En ce début de récital, l’interprète semble avoir un peu de mal à sortir de sa réserve : le timbre, chaud et rare, séduit, mais « Amor dormiglione » de Barbara Strozzi paraît étonnamment sage, les reproches et les insultes adressés à Cupidon manquent un peu de mordant. Ce n’est pourtant là qu’une mise en bouche, et avec la lamentation d’Hécube, tirée de la Didone de Cavalli, on passe aux choses sérieuses. Et l’on comprend que l’art de la chanteur, fait de pudeur et de naturel, répugne à tout effet appuyé, à tout grave poitriné : nous sommes à l’opéra, mais l’intimité du cadre du Théâtre Grévin n’appelle pas le jeu dramatique plus marqué qu’imposerait une grande salle, et Anthea Pichanick laisse parler les mots de Busenello lorsqu’elle déclame le texte où la reine décrit Troie ravagée (dommage que le programme de salle n’en reproduise que la moitié, soit dit en passant).

Viendront ensuite d’autres morceaux, parfois plus virtuoses, plus ornés, parfois plus dépouillés (on pense à l’ « Ego flos campi » de Monteverdi, par exemple). Mais avec ce qui reste comme le sommet de la soirée, le monologue qui donne son nom au concert, Anthea Pichanick fait définitivement éclater le carcan qui avait d’abord paru la retenir. Sa Pénélope du Retour d’Ulysse donne libre cours à toute son expressivité, et la majesté de l’interprète trouve un emploi naturel dans la grandeur de l’affliction de l’héroïne homérique. La douleur s’exhale avec véhémence mais sans grandiloquence. On rêve maintenant d’entendre la contralto dans l’Octavie du Couronnement de Poppée, où elle devrait trouver à s’épanouir idéalement.

Pour le moment, il faudra se contenter de pages plus modestes mais non moins admirables, dont une envoûtante berceuse d’Arnalta qu’on est ravi d’entendre ravie aux ténors et contre-ténors, titulaires habitues de la nourrice de Poppée. Saluée par les acclamations chaleureuses du public, les artistes accordent un bis, monteverdien lui aussi : « Si dolce è ’l tormento », dont la modestie strophique fait écho à cette discrétion chère à Anthea Pichanick. Après cette démonstration de son art, on envie les mélomanes toulousains qui auront le privilège de l’entendre en Messagère d’Orfeo, rôle dans lequel elle se substituera à Lea Desandre pour cette étape de la série de concerts donnés à l’automne prochain par Emiliano Gonzalez Toro à la tête de son ensemble I Gemelli.

 

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