Bucolique, disaient-ils...

Daphne - Bâle

Par Laurent Bury | mer 13 Mai 2015 | Imprimer

De tous les opéras de Richard Strauss, Daphne aura été le grand gagnant du cent-cinquantième anniversaire de la naissance du compositeur, puisque de nouvelles productions de cette œuvre un peu négligée ont vu le jour dans plusieurs théâtres. Avec à peine quelques mois de retard, Bâle en a proposé en février sa propre version, confiée à Christof Loy et encore visible pour quelques représentations (elle sera reprise en juin 2016 à Hambourg). Aussi loin des bergers d’Arcadie de Toulouse, que de l’ultra-spectaculaire proposé à Bruxelles, le metteur en scène allemand opte pour un dépouillement à la limite de la pauvreté : la première partie se déroule devant une palissade percée d’une porte, qui s’envole dans les cintres pour révéler une bonne soixantaine de projecteurs suspendus devant un rideau noir. La très bucolique Grèce antique est remplacée par la Bavière des années 1930, avec dirndl et lederhosen obligés, et Daphne est serveuse dans une taverne fréquentée par des ouvriers agricoles. La fête de Dionysos devient le grand défouloir des « bergers » : les uns se déguisent (très mal) en femmes, les autres sont en caleçon et tenus en laisse. Cela n’est peut-être pas si éloigné du texte de Joseph Gregor, finalement, puisqu’il y est question de déguisements de bouc, et que Leucippe profite de la fête pour apparaître travesti en femme afin d’attirer Daphné. Et si Richard Strauss n’a écrit sa partition que pour un chœur d’hommes (là où le livret prévoit la présence de femmes), cela peut autoriser la transposition dans un milieu presque exclusivement masculin. Apollon est habillé en « monsieur », mais il prête son couteau à l’héroïne pour qu’elle tue son galant. A la fin, après avoir demandé sa métamorphose, le dieu solaire sort de scène ; sous les yeux de ses parents et des bergers, Daphné se met en sous-vêtements et glisse dans ses cheveux quelques feuilles arrachées aux plantes en pot traînant dans un coin. Des nazis viennent l’arrêter pour le meurtre de Leucippe, et elle les suit après avoir chanté ses dernières phrases. Les ultimes volutes vocales sont interprétées en coulisse, le cadavre de Leucippe restant seul en scène. Ne reste donc qu’une anecdote d’où est exclu tout aspect mythique, tout enjeu esthétique, l’intrigue se ramenant à la tragédie ordinaire – plutôt que bucolique – d’une jeune fille malmenée dans un monde de brutes.

Cette brutalité que nous montre la production est, par bonheur, largement absente de la musique. Hartmut Keil n’est pas de ces chefs qui s’estiment autorisés à déchaîner l’orchestre dès qu’il s’agit de Richard Strauss, au contraire : ce qu’il donne à entendre, à la tête du Sinfonieorchester Basel surprend agréablement par l’élégance du résultat, loin de tout déferlement complaisant de décibels. Daphne n’a d’ailleurs pas été conçu pour une héroïne de format wagnérien : la soprano suédoise Agneta Eichenholz ne manque pourtant pas de puissance vocale, mais son timbre est clair et elle se plie sans peine aux quelques passages plus vocalisants prévus par Strauss. Même si le moelleux ou l’ampleur ne sont pas ici nécessaires, on aimerait parfois quelques aigus plus suspendus, mais la performance de l’artiste reste digne d’éloges, pour un personnage qui ne quitte pratiquement pas la scène pendant toute la durée du spectacle. Hélas, une annonce avant le lever du rideau signale que son Apollon souffre d’une infection et n’est donc pas au mieux de sa forme : difficile, dans ces conditions, de juger de la prestation de Marco Jentzsch, qui semble pourtant présenter de grandes qualités, malgré la prudence requise pour lui permettre d’aller jusqu’au bout de la représentation. Aucune annonce, en revanche, pour Rolf Romei, dont la voix a des couleurs infiniment moins séduisantes, comme le laissait pressentir son Oronte dans le DVD d’Alcina capté à Stuttgart il y a quinze ans. Thorsten Grümbel se montre excellent comédien en Peneios, et le passage du temps est sans effet sur Hanna Schwarz, Gaea consumée par l’alcoolisme mondain – pas un instant elle ne lâche sa bouteille de whisky – qui semble n’avoir qu’à ouvrir la bouche pour émettre ses répliques avec une puissance et un aplomb stupéfiants. Belle prestation des chœurs et des personnages secondaires, parmi lesquels on remarque la présence du ténor français Laurent Galabru, qui sera Fenton à Saint-Céré cet été.

 

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