Tagore, j'adore

Works by Raminta Šerkšnytė

Par Laurent Bury | lun 09 Décembre 2019 | Imprimer

Comme nous avons eu plusieurs fois l’occasion de le constater, Rabindranath Tagore (1861-1941) compte parmi les poètes du XXe siècle à avoir suscité la plus grande diversité de mises en musique. Traduit dans de nombreuses langues européennes, le lauréat du Prix Nobel de littérature 1913 a inspiré quantité de compositeurs, et il y aurait de quoi établir le programme de dizaines d’heures de récital si l’on voulait réunir toutes ces œuvres, d’Alfano à Zemlinsky en passant par Bridge, Casella, Durey, Eisler, etc. Et le plus beau, c’est que ça dure encore, puisque nos contemporains se penchent eux aussi sur ces textes pour y trouver matière à écrire de nouvelles partitions.

Deutsche Grammophon consacre ainsi une nouveauté aux œuvres de la compositrice lituanienne Raminta Šerkšnytė, née en 1975. Enfin, plus précisément, le disque semble surtout vouloir attirer l’attention sur la cheffe d’orchestre Mirga Gražinytė-Tyla, également lituanienne, dont le nom se détache en blanc sur la couverture brune du CD, et qui bénéficie dans le même boîtier d’un DVD monographique, d’une durée presque aussi longue que le CD... Celle-ci  n’est plus une inconnue, puisque le label à l’étiquette jaune lui a déjà confié deux disques dévolus à la musique de chambre et aux symphonies de Mieczyslaw Weinberg. Ce portrait, intitulé « Le choix de l’impossible »,

Aout 2016, préparant son premier concert à la tête du City of Birmingham Symphony Orchestra ; elle dirige l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski, déchiffre le Prélude à l’après-midi d’un faune, travaille avec Gidon Kremer ; on la voit marcher dans le sable, dans la neige, dans l’herbe ; ses parents évoquent leurs souvenirs de son enfance…

Mais par-delà la cheffe, peut-être faudrait-il aussi s’intéresser à la compositrice d’autant que l’œuvre qui concerne le plus directement Forum Opéra n’est pas dirigé par madame Gražinytė-Tyla mais par une autre dame encore, Giedrė Šlekytė. Pour en revenir à ce par quoi nous ouvrions ce compte rendu, c’est elle qui a conçu en 2007 une œuvre ambitieuse autour des poèmes de Tagore, ici traduits en lituaniens : trente minutes de musique pour quatuor de solistes, chœur mixte et grand orchestre, sur des thèmes abordés depuis des siècles par les compositeurs : les différents moments de la journée, soir, nuit, et matin, soit trois parties de dix minutes chacune. Les différentes voix s’entrelacent constamment, se superposant aux instruments. Même si le texte de la première partie prend la forme d’un monologue dont l’auteur s’adresse à un inerlocuteur silencieux, les phrases sont réparties entre les chanteurs, parfois fragmentées, en une atmosphère sereine qui rappelle celle du morceau sur lequel s’ouvre le disque, un « Chant d’été » pour orchestre seul, dont les mille bruissements rappellent de loin le panthéisme de la nature pratiqué par Ravel dans Daphnis et Chloé. Pour la nuit, un chœur ténébreux s’ajoute d’abord par-dessus les sons étirés des instruments, avant que le ténor (Tomas Pavilionis) ne vienne chanter les souffrances de l’amour, la soprano (Lina Dambrauskaitė) enchaînant sur le même sujet, dans le passage le plus lyrique de l’œuvre. Quant au matin, il est assez traditionnellement traduit par une multiplication de chants d’oiseau des hautbois et des flûtes ; on y remarque surtout la répétition de la formule « Čiulba ryto paukštis » (« L’oiseau du matin chante »), avec une première syllabe longue accentuée, suivie de plusieurs autres articulée plus rapidement, d’où un effet qui n'est pas sans évoquer le travail d’un Janáček sur son idiome natal. L’animation progressive de ce mouvement culmine en une frénésie qui, là encore, fait penser à la bacchanale de Daphnis, mais le paroxysme est atteint à mi-parcours et un long decrescendo qui confine au silence complet. L’œuvre est intéressante, d’une modernité sans agressivité – on songe aussi parfois à Ligeti – et pourrait réconcilier avec la musique contemporaine les oreilles les plus réfractaires.

Dernière des trois œuvres de Raminta Šerkšnytė figurant sur ce disque, et la plus ancienne, un De profundis d’un caractère assez diférent, où l’on entend plutôt passer l’ombre de Bernard Herrmann. Cette composition, d’une durée de 13 minutes, a été donnée en création française en janvier 2018 à la Maison de la Radio et sera dirigée à la Philharmonie en mars prochain par Mirga Gražinytė-Tyla.

 

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