Vivaldiens, ne pas s'abstenir

Catone in Utica

Par Christophe Rizoud | ven 13 Septembre 2013 | Imprimer
 
D'une version d'un opéra de Vivaldi à une autre, il y a souvent tellement de différence qu'on en vient à se demander s'il s'agit encore du même ouvrage. Ainsi, le Farnace enregistré par Jordi Savall au début des années 2000 n'a pas grand-chose à voir avec celui que proposait Diego Fasolis il y a deux saisons. Et le Catone in Utica qui arrive tout frais moulu en cette rentrée se démarque sensiblement du même dramma per musica dirigé par Jean-Claude Malgoire au tout début de la renaissance vivaldienne. L'état des partitions, pour le moins incomplètes, autorise autant de versions que d'interprétations. Transmués en Viollet-le-Duc de l'art lyrique, les musicologues s'en donnent à cœur joie pour essayer de reconstituer ces chefs d'œuvre mutilés par le temps, les guerres, les incendies, les inondations ou la négligence d'un copiste mal payé. Dans cette vaste et complexe entreprise de restauration, à chacun sa méthode. La plus courante consiste à combler les manques par des airs empruntés à d'autres opéras. Trop facile ! Pour Catone in Utica dont l'intégralité du premier acte a disparu, Alessandro Ciccolini a préféré composer ex novo cinq arias selon un procédé d'écriture propre à Vivaldi, à savoir la transformation d'un matériel musical provenant de compositions instrumentales. Il a tellement bien réussi son coup que ce premier acte, ainsi réinventé, apparait à la première écoute comme le plus séduisant. Il faut dire que Catone in Utica, bien que composé en 1737 par un Vivaldi au faite de sa maturité artistique, n'est pas le audacieux de ses opéras. Plutôt que de se préoccuper de la forme, le Prêtre roux s'est attaché à soigner l'orchestration, explique l'apôtre de la cause vivaldienne, Frederic Delaméa. Il faut le croire sur parole puisqu'interprétée par Alan Curtis, la partition ne chatoie pas des mille feux promis. Non que le chef et fondateur du Complesso Barocco ne démérite. Comparée à celle de Jean-Claude Malgoire, sa direction apparait même survitaminée. Motezuma, en 2006, en avait apporté la preuve : Curtis se montre plus éloquent chez Vivaldi que chez Haendel. La verve mélodique de l'italien, son énergie spontanée, fait paraître l'eau du robinet moins tiède. De là à nous tenir en haleine comme savent le faire, chacun à leur manière, Diego Fasolis et Fabio Biondi...
Heureusement, comme toujours, Curtis sait s'entourer des meilleurs chanteurs. Roberta Mameli peut ne pas faire l'unanimité du fait des verdeurs d'une voix trémulante mais la virtuosité n'est jamais prise en défaut. C'est par l'agilité d'ailleurs que ce Cesare finit par s'imposer, le temps d'un très acrobatique « Se in campo armato ». Auparavant, « Se mai senti spirarti sul volto lieve » donne à percevoir tout ce que la soprano pourrait exprimer si elle maîtrisait davantage son vibratello.
Sonia Prina, auquel échoit le rôle de Marzia, connait Vivaldi comme sa poche. On peut trouver artificielles, voire râpeuses, les teintes sombres de son chant mais il faut lui reconnaitre le mérite de négocier comme nulle autre les (nombreuses) difficultés posées par chacun de ses trois airs (un par acte).
Romina Basso a aussi l'étoffe ombrageuse et l'accent farouche. Son Fulvio, légat du Sénat romain qui joue ici les seconds couteaux, ne souffre d’aucun défaut.
Bien que détenteur du rôle-titre, Topi Lehtipuu n'a pas beaucoup plus à chanter. Noble et fier sénateur retranché en Numidie puis père furieux d'avoir été trahi par sa propre fille, le ténor sait plier son chant aux sentiments qu'il doit exprimer, avec toujours dans le timbre cette douceur amère qui nous le rend attachant.
Nouvelle venue dans le sérail vivaldien, la jeune soprano hongroise Emoke Baráth s'emploie à évoquer la personnalité vocale du créateur d'Arbace, le castrat Giacomo Zaghini. Plus que la souplesse ou la longueur de la voix, l'une et l'autre mises à rude épreuve notamment au deuxième acte par l'aria « S'andrà senza pastore », la fraîcheur veloutée du timbre donne envie d'en entendre davantage.
Tous, si valeureux soient-ils, doivent s'incliner face à l'Emilia d'Ann Hallenberg. La pulpe, le relief, l'aisance avec laquelle la voix escalade et dégringole la portée en petites foulées ou à grands sauts de notes, sont toujours admirables. Mais plus remarquable encore apparait la manière dont cette technique, bien que spectaculaire, semble couler de source. Se dégagent alors les multiples intentions que la mezzo-soprano glisse dans un chant qui de brillant devient intelligent. Le « Come invano il mare irato » échevelé à la fin du 2e acte ou, encore plus impressionnant, le « Nelle foresta » et sa cohorte de cors, justifient à eux seuls la place que doit occuper ce Catone in Utica dans toute discothèque, pour le moins vivaldienne.
 
 
Sur Qobuz : 
Antonio Vivaldi (Opere teatrali vol. 18) : Catone in Utica | Antonio Vivaldi par Alan Curtis
 
 
 
 
 

 

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