Vision non fugitive

Hérodiade

Par Jean-Marcel Humbert | ven 10 Juin 2011 | Imprimer
Comme l’écrit Jean Cabourg dans le livret de présentation, fort bien fait et bilingue français/anglais,  « Sont ici requis un grand soprano lyrique [Salomé], un mezzo disposant d’un registre aigu de soprano dramatique [Hérodiade], un ténor au si naturel glorieux, à l’ut facultatif dans la conclusion du deuxième duo [Jean], un baryton à la fois mordant et pathétique [Hérode], une basse au sol grave généreux [Phanuel] ». Des chanteurs aussi prestigieux que Jean De Reszké, Maurel, Emma Calvé, Fanny Heldy et Georges Thill ont vaillamment défendu Hérodiade, l’opéra de Jules Massenet. Au disque, cette œuvre très rarement représentée aujourd’hui1 connaît néanmoins une carrière honorable sur le plan international (Cheryl Studer, Renée Fleming, Montserrat Caballé, Régine Crespin, Grace Bumbry…).
 
L’intérêt majeur du présent CD est de montrer l’excellence de l’école française de chant dans l’après-guerre de 40 (aux côtés de trois artistes néerlandais) : voix puissantes, diction parfaite, style adapté, maîtrise de ce type de répertoire. Andréa Guiot (Salomé) a 29 ans lorsqu’elle participe à cet enregistrement, un an après ses débuts à l’Opéra Comique. Moins de deux ans plus tard, elle est la Micaëla de Jane Rhodes (1959), et aborde ensuite en France et à l’étranger tous les grands rôles du répertoire, dont Marguerite du Faust de Gounod. On se souvient avec émotion de sa Liù dans le Turandot de Wallman et Dupont, et de son Alice Ford dans la série mythique de représentations de Falstaff en 1973 (avec notamment Tito Gobi et Fedora Barbieri). Contrainte de quitter l’Opéra après le licenciement de la troupe par Rolf Lieberman1, elle a longtemps poursuivi une carrière de professeur. Ce disque de jeunesse lui rend pleinement hommage, car elle y est déjà dans la plénitude de ses moyens. Beauté de la voix, vaillance (qui en ont fait une des meilleures Mireille qui soient), véhémence mais aussi sens des nuances, justesse, elle possédait toutes ces qualités qui font les plus grandes et que l’on recherche parfois en vain aujourd’hui…
 
D’autres artistes de ce disque ont quelque peu disparu de nos mémoires, et ce n’est là aussi que justice de leur rendre hommage par cette réédition. La mezzo néerlandaise Mimi Aarden, bien oubliée aujourd’hui, a fait une courte mais grande carrière dans les plus grands opéra européens, où elle a notamment interprété tous les grands rôles de mezzo verdienne. Elle donne ici une interprétation particulièrement convaincante et pleine d’intelligence du rôle d’Hérodiade. La voix est ronde, sans passage, parfois toutefois un rien tubée. Guy Fouché (Jean) n’a pas non plus beaucoup enregistré, et c’est dommage, car on peut juger ici de son chant qui le met dans la lignée d’un Georges Thill. Projection assurée, richesse des harmoniques, clarté de l’émission et de la diction, on aimerait l’entendre dans d’autres rôles pour vérifier la permanence de ses qualités. Charles Cambon (Hérode) est également ce que l’on appelle une « valeur sûre », un baryton à la voix et aux aigus exceptionnels, devenu célèbre grâce à la radio ; il a alors 65 ans, et sa prestation est en tous points étonnante. Germain Ghislain (Phanuel), Jos Burcksen (Vitellius) et Cornelius Kalkman (une voix) assurent avec brio le reste de la distribution.
 
Albert Wolf, grand chef lyrique3, qui dirige ici un orchestre particulièrement brillant, insuffle à la partition un souffle épique tout à fait irrésistible et bien dans l’esprit du genre. Sans arriver à gommer certaines faiblesses de la partition, il donne néanmoins une belle leçon de direction de chanteurs, sachant imprimer sa marque sans vraiment les brider, et en restant attentif aux efforts qui leur sont demandés. La remastérisation est de qualité, un peu sèche toutefois comme souvent au CD.
 
Jean-Marcel Humbert
 
1 À Orange en 1987, à Saint-Etienne en 2001.
2 Voir le rappel de cet épisode peu glorieux dans le deuxième paragraphe de ce compte rendu.
3 D’origine néerlandaise, il fit toute sa carrière à l’Opéra Comique, où il devint une sorte de « chef maison » entre 1911 et 1953. 

 

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