Maure ou espagnol ?

Verdi - Otello

Par Dominique Joucken | jeu 25 Décembre 2014 | Imprimer

Tout commence mal : une tempête d’ouverture mal captée, éteinte par un orchestre qui semble marcher sur des œufs, et un chœur qui pêche par statisme. On croit alors tenir la raison pour laquelle cet Otello est resté 5 ans au placard. Mais après quelques minutes, les choses changent : les preneurs de son retombent sur leurs pattes, et le chef semble saisir sa baguette à pleine main pour nous donner à entendre le drame verdien dans toute son âpreté. Friederich Haider n’a pas la réputation d’un Karajan ou d’un Solti, mais ce qu’il parvient à produire en termes de tension, d’arc dramatique, tient du miracle, surtout de la part d’une phalange aussi méconnue que la philharmonie d’Oviedo, stupéfiante de rebond et de ressources sonores.

Sur le papier, la distribution paraissait encore plus improbable que l’orchestre : que venait faire dans cette galère un ténor au profil aussi wagnérien que Robert Dean Smith ? Pouvait-on imaginer un rôle à la vocalité plus éloigné de la sienne, qui fut Lohengrin, Tristan, le Waldemar des Gurre-Lieder ? Mais la musique, c’est bien plus que des cases et des colonnes sur du papier. C’est une affaire de chair et de sang. Lorsqu’un artiste de talent est galvanisé par un chef, il peut bousculer tous les schémas et sortir de son répertoire habituel. Le ténor américain nous gratifie d’un Otello vif-argent, aux aigus éclatants et longuement tenus, mais qui sait montrer ses fêlures aux moments qui l’exigent. On est très loin d’une quelconque vocalité « latine », mais le chef-d’œuvre de Verdi est universel, et son rôle-titre se prête à des approches diversifiées.

Etait-il bien raisonnable de confier le rôle de Desdémone à une soprano aussi peu connue que Raffaella Angeletti ? Malgré la qualité de ses prestations, souvent soulignées sur notre site, la soprano italienne ne fait pas une carrière à la hauteur de son potentiel. Ce coffret est une nouvelle pièce à ajouter au dossier « grands chanteurs méconnus », parce qu’on tient là un des plus belles incarnations du rôle depuis des années : voix puissante, belle, sachant s’alléger mais ne perdant jamais sa substance. Le duo du III est passionnant, la chanson du Saule est étreignante, la mort de l’héroïne nous laisse bouleversés. Avis à tous les directeurs d’opéra ! Pour compléter le trio de tête, Sebastian Catana choisit un Iago posé et classique, à l’opposé de tous les histrionismes qui ont défiguré la partie depuis des décennies. Certains trouveront son incarnation tiède, nous avouons y trouver une jouvence pour les oreilles lassées de l’expressionisme.

Tout est-il donc parfait dans cet Otello capté à Oviedo ? Non, comme on l’a souligné en introduction, l’Orféon Donostiarra a du mal à entrer dans la peau d’un chœur d’opéra. Ses interventions manquent de nerf, et certains rôles secondaires, comme Lodovico et Montano, laissent à désirer. Mais pour son orchestre, pour son Otello improbable mais éclatant, pour sa Desdémone si émouvante et son impeccable Iago, on reviendra souvent à ce coffret.

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