Une puccinienne de trop ?

Puccini Arias

Par Clément Taillia | ven 18 Juin 2010 | Imprimer
Ce n’est pas sans une certaine inquiétude que l’on découvre le programme du récital qu’Adrianne Pieczonka a signé pour le label Orfeo : comment une soprano d’aujourd’hui peut encore vouloir se frotter à ces airs ardemment défendus par d’innombrables consœurs, y compris les plus prestigieuses et les plus écrasantes ? Alors que la difficulté est, de plus en plus fréquemment, contournée par des artistes qui préfèrent s’illustrer dans un répertoire opportunément rare, pour lequel les possibilités de comparaison sont fatalement plus limitées, on admire le courage de celle qui, fièrement, enregistre quelques unes des plus célèbres pages pucciniennes. Mais on craint aussi un peu les conséquences de son audace…
 
Pourtant, dès les premières mesures du « Babbino caro » qui ouvre le programme, on tend instinctivement l’oreille : dans ce standard ultra-rabâché, quelque chose retient notre attention. Une voix ductile, pleine, aisée, homogène comme on en connaît peu. Une voix, surtout, guidée par un cerveau et par un cœur, et qui s’attache à rendre tout leur enjeu à ces pages. On s’en aperçoit dès la piste suivante, avec un « Bel di vedremo » si incarné, si intensément vécu qu’il nous plonge au beau milieu du drame, en pleine représentation de Madama Butterfly. Ultime paradoxe des grands tubes du répertoire : la première occasion est bonne pour les faire passer par n’importe quelle voix, y compris la plus oubliable. Et à force d’être mal chantés, ils frappent littéralement l’auditeur lorsque d’aventure ils croisent le chemin du gosier talentueux d’un chanteur consciencieux, comme s’ils se dévoilaient enfin dans leur pleine mesure (ou démesure). Après moins de dix minutes d’écoute, voilà l’espoir qui nous prend : non, Adrianne Pieczonka n’a pas eu tort d’enregistrer les extraits les plus courus du répertoire puccinien. Au contraire, elle leur rend le plus grand service possible en nous faisant oublier tant de disques qui, avec le même programme, ne produisaient que de la routine.
 
Le scepticisme vient donc de céder la place à l’optimisme, et ce dernier n’est pas déçu ! Les pages les plus longues qui composent la suite du disque sont toutes remarquablement développées : « Senza mamma » ne cesse de s’enrichir d’un jeu de nuances et d’une palette de couleurs d’une grande variété  et, chanté ainsi, sans effet de manche et sans affect trop envahissant, « Vissi d’arte » devient la plus émouvante des prières. Au sommet, « Sola, perduta, abbandonata » n’a jamais ressemblé si peu à un air de bravoure –et, partant, a rarement paru si juste, si plein d’une vérité poignante. De même, dénué de toute mièvrerie, « Mi chiamano Mimi » n’en touche pas moins l’auditeur. Au fond, dans ce rôle comme dans tant d’autres, les « grandes dames » restent cent fois préférables aux soubrettes (cette saison à Paris, Netrebko en récital à Pleyel comme Harteros en intégralité et en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées nous l’avaient déjà démontré brillamment). Parallèlement, Pieczonka a l’honnêteté de ne pas vouloir transformer les airs plus courts également au programme en « morceaux de bravoure » qu’ils ne sont pas. Mais ce qu’elle perd, forcément, en développement psychologique et en progression dramatique dans les deux petites minutes (et quelles minutes !) que durent « Signore, ascolta ! » (Turandot) ou « Laggiù nel Soledad, ero piccina » (La Fanciulla del West), la soprano canadienne le compense par une intensité rentrée, par une longueur de souffle et une égalité de timbre qui émerveillent : la construction du personnage, l’esquisse du contexte dramatique émergent ainsi d’emblée, en à peine quelques mesures, quand la brièveté de l’air l’exige. Seul regret, alors, une fois le disque reposé sur l’étagère : qu’à la tête de l’Orchestre de la Radio de Munich, Dan Ettinger, probe et attentif, ne montre pas la même implication que sa soliste. Les rutilances et les multiples touches de couleur contenues dans l’orchestration puccinienne, admirablement énoncées, ne sont cependant jamais interprétées ou investies ; sous ces couleurs, sous ces rutilances, c’est pourtant tout un théâtre qu’on aimerait entendre s’insinuer.
 
Adrianne Pieczonka a déjà incarné à la scène quelques unes des figures présentes dans ce récital : Tosca bien sûr, également Liu, Suor Angelica et Mimi. Mais elle est aussi une héroïne straussienne (c’est sa Maréchale, à Salzbourg, en 2004, qui lui offrit une réputation internationale), une mozartienne, une verdienne et une wagnérienne. C’est justement Senta, dans le Vaisseau Fantôme, qui verra ses débuts à l’Opéra Bastille à la rentrée prochaine. Des représentations qui seront, comme ce disque, à ne surtout pas manquer !
 
Clément Taillia
 

 

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