Une paix trop tard conclue

Naïs

Par Laurent Bury | lun 17 Décembre 2012 | Imprimer
 
En 1980, trois ans avant le tricentenaire de la naissance de Rameau, et donc dans les temps encore héroïques de la redécouverte du répertoire baroque, Nicholas McGegan avait donné une série de représentations de Naïs à Dijon, à Londres et à Versailles, avec une distribution entièrement anglophone, et un disque avait été gravé dans la foulée. Plus de trente ans après nous parvient un second enregistrement de cette pastorale commandée au compositeur pour célébrer la signature du traité d’Aix-la-Chapelle. L’argument, très mince et assez peu dramatique, nous conte les amours de Neptune pour la fille de Tirésias, mais la musique de Rameau suffit en son temps à garantir à l’œuvre un réel succès (trente-quatre représentations lors de la création et une reprise quinze ans après). Une fois n’est pas coutume, c’est dans le Prologue qu’on trouvera les moments les plus forts de la partition, l’affrontement des dieux et des titans ayant inspiré au Dijonnais d’extraordinaires pages de musique belliqueuse pour l’orchestre et pour le chœur. Grand défricheur de partitions, Hugo Reyne s’est emparé de Naïs avec son ensemble, la Simphonie du Marais, dont on goûtera surtout la palette de couleurs dans les divertissements concluant chaque acte, de la noble chaconne aux pastorales musettes. Après La Naissance d’Osiris, c’est le deuxième opéra de Rameau gravé dans la série « Musiques à la Chabotterie », à la différence près que ce disque-ci marque la création d’un label propre à l’orchestre.
Hélas, le présent enregistrement arrive un peu tard pour plusieurs de ses protagonistes. Jean-Paul Fouchécourt fut jadis pour William Christie ou Marc Minkowski le héros de diverses intégrales (Hippolyte et Aricie, Acis et Galatée, etc.), mais les années ont passé, et celui qui brilla un temps dans le répertoire de haute-contre à la française, celui qui fut mémorable dans Platée, ne se produit plus guère sur les scènes que dans les rôles de caractère, Remendado dans Carmen ou le roi Ouf de L’Etoile. Le ténor quitte ici son rôle de pédagogue (il dirigeait l’an dernier les élèves du CNSM de Lyon et ceux du Studio de l’Opéra de Lyon dans Mesdames de la Halle) pour reprendre du service, dans un opéra dont il enregistra en 2007 un des airs pour le disque L’art de Jélyotte (Naxos). L’héroïsme ne fut jamais son point fort, et même si la voix se chauffe un peu en cours de soirée, elle paraît à certains moments bien amincie, contrainte de se réfugier dans le falsetto, avec une prudence qui étonne pour le personnage divin de Neptune. Chez Mireille Delunsch, c’est un peu le problème inverse. Elle qui semble avoir marqué à jamais le rôle de la Folie dans Platée (immortalisée par le DVD), n’a jamais eu l’occasion de graver au disque un seul grand rôle ramiste, en dehors de Vénus dans Dardanus, à quoi s’ajoutent deux petits personnages dans Hippolyte et Aricie. Et alors qu’elle s’apprête à être à Bordeaux la Salomé de Richard Strauss, on se réjouit de pouvoir encore l’entendre dans un répertoire avec lequel elle s’est longtemps identifiée (elle fut admirable dans Gluck), même s’il lui faut redoubler de précautions pour ne pas écraser cette musique et ses partenaires, et pour être crédible dans ce rôle qui n’est celui ni d’une déesse ni d’une souveraine. Depuis quelques années, Alain Buet est quasi-incontournable dans les enregistrements d’opéra français ; son Jupiter n’en paraît pas moins ici entaché d’un vibrato un peu trop marqué. A leurs côtés, quelques artistes représentent d’autres générations du chant français : Arnaud Marzorati était du Cadmus et Hermione de Vincent Dumestre et Benjamin Lazar. Peut-être plus habitué au répertoire comique, il paraît ici un peu guindé dans le rôle sérieux de Télénus. Mathias Vidal est une recrue plus récente, mais son incarnation du rôle d’Astérion laisse deviner qu’il pourrait fort bien assumer un personnage de plus grande envergure, dans un répertoire pour lequel sa voix semble exactement faite. Dorothée Leclair est un talent à suivre, qui retient l’attention par la personnalité de son chant.
 
 

 

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