Un quatuor à bonne école

Berg, Webern, Schoenberg

Par Nicolas Derny | lun 04 Avril 2011 | Imprimer
Avec ses deux mouvements « vocaux » et une écriture que l’on peut considérer comme le « degré zéro » de l’atonalité (bien qu’il soit noté en fa dièsemineur), le Quatuor n°2 op.10 d’Arnold Schoenberg est une page importante dans la complexe évolution du langage musical. Très à l’aise avec cette esthétique, le Quatuor Diotima poursuit son parcours discographique sans faute, après de très beaux enregistrements consacrés, entre autres, à Janáček (Alpha), Oslow (Naïve) et Durosoir (Alpha). En utilisant les innombrables nuances dynamiques contenues dans la partition, les instrumentistes rendent la texture polyphonique très claire –même si, de manière générale, on aimerait un alto plus présent. Leur sens de l’architecture, la fulgurance de certaines sections (dans le Sehr rasch !) et la réalisation parfaite des effets sonores (pizzicatos rageurs, sul ponticelo magnifiques, etc.) font de cette interprétation analytique une belle réussite. Sandrine Piau signe de son côté une prestation très expressive. Se fondant dans la polyphonie, elle nous plonge magnifiquement dans le climat érotico-macabre et délétère de la Vienne « fin de siècle ». Troublant et magistral.  
 
Chef-d’œuvre absolu dans le style aphoristique, les Six Bagatelles pour quatuor à cordes op. 9 de Webern sont dédiées à Alban Berg –notons que le présent enregistrement propose un mouvement chanté inédit (Schmerz immer, Blick nach oben). L’extrême brièveté de ces pages exige des musiciens qu’ils puissent s’exprimer en un instant, sans avoir l’occasion de « s’installer » dans l’œuvre. Les interprètes doivent donc aller directement au but afin de rendre l’essence de ces diamants bruts. Dans une lecture moins violente que les Emerson (Deutsche Grammophon) mais plus kaléidoscopique que la récente gravure des Hagen (Myrios), les Diotima réussissent le tour de force de pénétrer le cœur de ces miniatures et d’en rendre les mille reflets colorés.   
 
Largement dodécaphonique1, la Suite Lyrique d’Alban Berg cite textuellement la formidable Symphonie Lyrique de Zemlinsky (dédicataire de l’œuvre) et Tristan et Isolde de Wagner. Elle apparaît comme la petite sœur des œuvres en six mouvements de Mahler (Le Chant de la Terre) et, tout comme les Lettres intimes de Janáček ou le Quatuor n°5 de Martinů, est une pièce chambriste en forme de preuve d’amour extraconjugale. En effet, bien que marié à Hélène, le compositeur y cache un message à l’intention d’Hanna Fuchs, sœur de Franz Werfel et, par conséquent, belle-sœur d’Alma Mahler. Pour ce faire, il utilise un motif formé sur les notes la, si bémol, si bécarre, fa qui, dans le système solfégique allemand, se lisent A, B, H, F (initiales d’Alban Berg –Hanna Fuchs). La version choisie ici est celle où la voix chante, dans le Largo desolato final, le De profundis Clamavi de Baudelaire traduit par Stefan George. Très à l’aise dans les autres mouvements, les instrumentistes s’y laissent un peu trop submerger par le charisme vocal de Marie-Nicole Lemieux, dont le timbre généreux et le sens dramatique embrassent la musique de manière idéale.   
 
Nicolas Derny
 
 
1 Dodécaphonisme sériel construit de tel manière que des repères tonals émergent (accords, relations, etc.).

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.