Un Andrea Chénier très poétique

Andrea Chenier

Par Yonel Buldrini | dim 05 Juillet 2009 | Imprimer
Une fan française nous demande régulièrement pourquoi « son Fabio » (Armiliato) ne s’entend pas en France. Une question de contrats qui se font ou non… Du reste « son » Fabio n’est pas le seul grand ténor ne se produisant pas en ce pays : il nous faut notamment le beau mécénat d‘un médecin nancéien pour bénéficier du grand José Cura… A moins que le répertoire de prédilection de ces ténors ne fasse faire la fine bouche aux directeurs d’opéras (surtout de la moitié Nord du pays), farouchement arrimés aux XVIIIe et XXe siècles ?… Il faut donc voyager pour retrouver cet artiste de talent, curieusement peu connu… ou alors bénéficier d’enregistrements (parfois pas mieux distribués que l’artiste lui-même !) comme ce nouvel et appréciable Andrea Chénier.
On est d’emblée frappé par son « Madama la Contessa » d’entrée, sonore, décidé, bien senti de son timbre clair mais chaleureux et puissant. Il faut dire que tout ténor endossant la chemise à jabot (quand le metteur en scène la lui laisse) de l’infortuné poète de la Révolution, a fort à faire, car il faut compter avec les meilleurs Chéniers du disque et dans l’absolu : Beniamino Gigli, Mario Del Monaco, Franco Corelli… Les égaler semble difficile mais on peut néanmoins, s’inscrire dignement dans la lignée des Chéniers corrects et même valeureux. C’est le cas de Fabio Armiliato, proposant une belle limpidité de timbre donc et n’excluant pas la vaillance chaleureuse, interprétant sans forcer jamais, n’abusant pas des coups de glotte ni des sanglots pourtant permis par le côté réaliste de la « Giovane Scuola ». A défaut, peut-être, de se produire en France, puisse le valeureux Artiste aborder d’autres rôles qui l’attendent, nous les offrant en autant d‘enregistrements respectifs, ou graver les absents de sa discographie, reprenant notamment le monocle du comte Loris Ipanoff de la belle Fedora
 
Daniela Dessì offre le timbre incisif que l’on connaît, doté de beaux graves et d‘un médium impressionnant ; le soprano se montre également capable d’un beau mezzavoce, le problème surviendrait plutôt avec l’aigu, parfois tendu comme à la fin du duo avec Andrea à l’acte II. Son célèbre air « La mamma morta » est conduit avec attention et sensibilité et donne toujours le frisson —mais c’est grâce aussi au génie de Giordano ! On notera l’intelligence du texte, mettant en valeur la moindre parole… il faut dire que Luigi Illica est particulièrement direct et incisif dans ce livret.
Carlo Guelfi est un Carlo Gérard modérément passionné, brûlant plus d’une flamme intérieure, et attentif à ce que la ligne de chant ne soit jamais sujette à l’expression de la passion animant précisément le personnage. Un Gérard au timbre chaleureux, très lyrique et à la belle fluidité de chant. Certes un peu plus de flamme dans l’expression serait attendue aux moments cruciaux, comme lorsqu’il retrouve Maddalena au troisième acte et se laisse aller à décrire avec fougue comme il l’aimait depuis longtemps, animé d’un désir et de paroles qui le rendent alors proche du Baron Scarpia.
 
Les personnages secondaires sont fort bien tenus, et l’on retrouve la célèbre Viorica Cortez, ne terminant donc pas sa carrière qu’en Marchesa di Berkenfield de La Figlia del Reggimento ! Si le rôle de la Contessa di Coigny est un peu en retrait, celui de « La Vecchia Madelon » (prononcer « Madélonne » !) est un rôle de composition : on y reconnaît le beau timbre cuivré faisant la particularité de la cantatrice, et l’on entend avec émotion qu’elle n’est plus toute jeune… dans le métier, ce qui convient bien à « La Vecchia Madelon ».
On retrouve également Andrea Snarsky, dont le disque pirate nous a préservé, depuis 1974, le sympathique Don Gherardo, ineffable secrétaire du duc de Ferrare, curieux et cancanier autant que furieusement jaloux du grand poète donnant son nom au charmant opéra de Donizetti, Torquato Tasso. On note par ailleurs l’appréciable présence de Marco Camastra, baryton ayant tout chanté, de Il Turco in Italia à Boccaccio de Franz von Suppé… Mario Buffoli excelle également dans deux personnages aussi fats l’un que l’autre, « L’Abate » et l’« Incredibile ».
Les chœurs sont bien instruits par Romano Gandolfi, célèbre « Maestro del Coro » du Teatro alla Scala, incisifs quand il le faut, et un peu envahissants quand il s’agit de « mettre de l’ambiance », mais c’est le tort de tout enregistrement en studio voulant donner l’illusion d’une véritable représentation scénique, ou tout au moins « faire réaliste ». Un peu comme dans les années 60-70 où l’on entendait bruyamment tirer l’épée, unique bruitage trop ostensible pour sembler naturel.
On apprécie la lecture poétique, fluide, attentive de Vjekoslav Sutej, un peu linéaire cependant, en ce qu’elle s’anime rarement de cette fougue passionnée, de ces irremplaçables « coups de nerfs » vibrant à l’italienne, des illustres Maestri Antonino Votto ou Gianandrea Gavazzeni. Il ne trouve pas toujours, notamment, le rythme, la pulsation des péroraisons orchestrales des Finales, pas si évidentes que cela. On trouve bien sage, par exemple, sa direction du lumineux passage à l’unisson « La nostra morte è il trionfo dell’amore. », dans lequel les cordes doivent vibrer, chauffées à blanc, exaltées au paroxysme de l’expressivité. De même, l’imposante charge orchestrale finale, après le poignant « Viva la morte ! Insiem ! (Vive la mort ! Ensemble !) », est molle et dépourvue da la tension dramatique que les autres chefs cités lui insufflent.
Ce moment crucial est en effet une suspension angoissée, et angoissante pour l’auditeur, du paroxysme de la situation : le moment d’aller à la mort, acceptée et vécue, pour ainsi dire, d’une façon glorieuse mais il faut y aller tout de même… Donizetti avait déjà sublimé une telle situation, sommet de son Poliuto, et Giordano critallise son drame en faisant reprendre a tutta forza par l’orchestre le thème de l’amour des deux protagonistes, si idéalement défini par Maddalena : « Il nostro è amor d’anime ! (Notre amour est un amour d’âmes !) ». Apothéose tout entière dans les mains du chef devant servir le compositeur : évitant précipitation ou lenteur, lourdeur ou fracas, mais simplement vibrant d’une pulsation passionnée.
 
La présentation simple, en album mince, claire et attrayante, ornée de belles photos des interprètes fait pardonner l’absence de livret, repérable ailleurs.
 
Un bon Chénier, lyrique à souhait, en ce sens qu’il est fort bien chanté, ce qui fait acquérir une bonne place dans la discographie et le révèle, notamment, digne de faire découvrir le chef-d’œuvre de Umberto Giordano à qui ne le connaîtrait pas encore…
 
Yonel Buldrini
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