Trop de clair, pas assez d’obscur

Le Nozze di Figaro

Par Julien Marion | mer 17 Août 2011 | Imprimer
On rit beaucoup dans la salle du MET de New York, ce 28 janvier 1961, pour cette représentation de matinée des Noces de Figaro. On devine que la mise en scène exploite sans retenue toutes les ficelles comiques de l’œuvre. On sourit moins, hélas, à l’écoute de la seule bande son, que Sony Classical nous propose dans le cadre des rééditions tirées des archives du MET.
 
Non que cet enregistrement soit déshonorant, loin s’en faut : un chef qui a du métier, et solide, une distribution renfermant quelques très bons éléments… Tout ça fait une soirée honnête, très plaisante par moments, mais, noyé dans une discographie riche en qualité comme en quantité, certainement pas un enregistrement inoubliable.
 
Du métier, Erich Leinsdorf en a à revendre : en 45 ans, il affiche à son compteur 483 représentations au MET (dont 42 pour les seules Noces de Figaro) ! Sa baguette est sûre, preste, bondissante quand il le faut (notamment dans les ensembles). Le chef privilégie clairement l’aspect bouffe de l’œuvre, pour le plus grand plaisir de l’assistance, mais au détriment des arrière-plans psychologiques et de ses nombreux clairs-obscurs. On est bien loin des approches cérébrales (et dégraissées) en vogue depuis quelques temps. Point de philologie ici, des coupures, bien sûr (celles couramment pratiquées à l’époque, ni plus, ni moins), mais aussi un chef qui n’oublie jamais qu’il est au théâtre.
 
On retrouve ici le Figaro incisif et mordant de Cesare Siepi, bien connu, en live (il a chanté le rôle 79 fois au MET entre 1951 et 1972) comme au studio. Il est sans conteste le digne héritier du grand Pinza dans ce rôle sur la scène du MET. L’honnêteté commande de dire qu’on le trouve plus convaincant dans le fameux enregistrement studio d’Erich Kleiber. Le timbre est superbe de velouté, l’incarnation mâle et virile, mais il a ici tendance à paresser, à chanter parfois un peu bas et, précisément, à tout miser sur son timbre et sa prestance.
 
En Susanna, Roberta Peters n’échappe pas au cliché de la soubrette alerte et espiègle, en vigueur au MET pendant des lustres. Le timbre n’est pas déplaisant, mais on cherchera en vain la moindre ambiguïté dans cette incarnation, et on retournera bien vite à Irmgard Seefried, Susanne pour l’éternité, ou, plus récemment, à Mirella Freni et (surtout, selon moi) à Lucia Popp.
 
On descend encore d’un cran avec le Cherubin matrone de Mildred Miller : on n’est pas loin du contresens absolu, et on souffre à l’écoute des premières phrases de « Non so piu ». Heureusement, « Voi che sapete » est plus tenu, mais l’ensemble s’oublie aussitôt entendu.
 
Le Comte de Kim Borg (dont, sauf erreur, on a peu de choses en Mozart, hormis un admirable Orateur pour Fricsay), sans mériter d’aussi franches critiques, déçoit. Le souffle est souvent court (il termine son air du III à bout, l’orchestre lui courant après), le timbre gris. Surtout, il ne fait vraiment pas le poids face au Figaro de Siepi, ce qui annihile un des principaux ressorts dramatiques de l’œuvre.
 
La Comtesse de Lucine Amara est emblématique des limites de cet enregistrement. Prenons l’exemple de « Porgi amor », une des pages les plus sublimes de cette partition qui, pourtant, n’en manque pas. L’introduction tombe à plat : l’orchestre est décidemment bien prosaïque, ne joue pas ce qui est écrit dans la partition, le public bruyant. Les premiers mots montrent une voix trémulante, à la justesse approximative. La suite expose un phrasé incertain : écoutez cet accent déplorable, quasi vériste, sur le mot « morir », aux mesures 43-44, ou sur la deuxième syllabe du mot « tesoro » : un supplice. Dans « Dove sono », l’effort d’allègement de la voix est louable, mais ça bouge malheureusement trop.
 
En écoutant cette Comtesse et, plus largement, cette soirée, on mesure finalement à quel point le chant mozartien est un fragile et miraculeux équilibre : un accent déplacé, une intonation douteuse, et le charme est irrémédiablement rompu.
 
 
 
 
 
 

 

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