Trop beau pour être honnête ?

Christus

Par Nicolas Derny | mar 20 Décembre 2011 | Imprimer
 
On n'a que de (trop) rares occasions d’entendre les oratorios de Félix Mendelssohn. Après les deux chefs-d’œuvre que sont Paulus (que George Bernard Shaw décrivait comme une « machine à fugues ») et Elias, le compositeur entreprit Christus, dont il ne put achever que deux fragments. Si plusieurs chefs s’y sont attelés avec plus ou de succès, Philippe Herreweghe semble avoir signé la plus belle vision de cette « trilogie » inachevée (Harmonia Mundi), fortement aidé par « son » Collegium Vocale d’une beauté inouïe (Paulus !). Laurence Equilbey s’attaque aujourd’hui aux morceaux Geburt Christi [Naissance du Christ] et Leiden Christi [Souffrances du Christ] qui, dans le lacunaire oratorio, témoignent de deux épisodes importants de la vie de Jésus. Ces vingt minutes de musique sont agrémentées de trois petites cantates chorales (avec solistes) du compositeur de la Symphonie « italienne » pour former un disque au programme aussi superbe qu’original.
 
L’ensemble Accentus fait une loyale concurrence à l’effectif gantois d’Herreweghe. La beauté plastique de la formation est extraordinaire et l’on ne reprochera certainement pas à Equilbey de ne pas connaître son (délicat) métier de chef de chœur. Cependant, on est en droit de se demander si cette lecture extrêmement soignée vocalement est véritablement si « idéale » qu’elle ne le paraît à la première audition. Certes, on se laisse bercer et cajoler par la douceur et la tendresse des pages les plus sereines (Verleih uns Frieden gnädiglich dont l’architecture est idéalement mise en valeur) mais on arrive très vite au constat que personne parmi les interprètes (ni la chef, ni les excellents solistes que sont Sandrine Piau, Robert Getchell et Markus Butter) ne se sent investi d’une quelconque mission d’exégèse. Les récitatifs de Christus ou les arias des cantates sont mieux racontés qu’ils ne sont vécus. L’option se défend mais il n’est pas certain que le résultat emporte l’adhésion de tous (dont la nôtre). Où se trouve « l’angoisse » que Mendelssohn réclame dans l’air pour baryton de la cantate O Haupt voll Blut und Wunden ? Pourquoi la rhétorique musicale d’inspiration baroque (cf. les célèbres traités de Johann Mattheson, par exemple) n’est-elle pas mieux exploitée dès lors que l’on sait (et entend) tout ce que Mendelssohn doit à Bach ? Enfin, l’acoustique (et/ou la prise de son) ne permettant pas de définir au mieux les sonorités particulières des basses instrumentales, une intervention n’eut-elle pas possible en post-production pour « écrémer » le tout ?
 
D’aucuns se laisseront séduire par la beauté globale de l’ensemble. Nous écrirons pour notre part que cette gravure est « juste » superbe ce qui, dans le cas d’un premier disque, nous aurait beaucoup enthousiasmé. Au quinzième album, on attend forcément plus*…
 
* Plus aussi que 48 minutes de musique au goût de trop peu !
 

 

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