Tout sauf un fond de tiroir

Le Mage

Par Laurent Bury | mar 10 Septembre 2013 | Imprimer
 
On l’a dit lorsque fut enfin recréé ce Mage après un peu plus d’un siècle de sommeil ininterrompu (voir compte rendu), il est assez extraordinaire que nous puissions entendre une œuvre de Massenet à peu près inconnue et qui n’a surtout rien d’une partition négligeable ou de seconde zone. Les raisons de son oubli sont surtout liées à « des circonstances défavorables », comme le rappelle fort opportunément Jean-Christophe Branger dans l’un des textes que le Palazzetto Bru Zane a inclus dans le livre accompagnant l’enregistrement : faillite de l’éditeur attitré de Massenet, Hartmann, non-reconduction des directeurs de l’opéra, Ritt et Gailhard, cabale favorable à la Salammbô de Reyer. Avec ce grand opéra (cinq actes, un ballet, un sujet héroïco-religieux à la manière du Prophète de Meyerbeer), Massenet montrait qu’il pouvait parfaitement se plier aux règles du genre, avec un résultat tout à fait cohérent – sans doute plus que son Hérodiade, par exemple, mais qui n’a pas eu pour passer à la postérité assez d’airs mémorables, en dehors du « Ah, parais » chers aux ténors d’hier et d’aujourd’hui. On y retrouve pourtant cette inspiration belliqueuse qui éclatait déjà dans Le Roi de Lahore et qui animait en partie Esclarmonde, œuvre dont la composition précède immédiatement celle du Mage, déjà dans une veine orientale, surnaturelle et antiquisante.
Pour monter une œuvre aussi rare, l’opéra de Saint-Etienne, soutenu par le Palazzetto Bru Zane, a évidemment rencontré quelques difficultés lorsqu’il s’est agi de trouver les interprètes prêts à endosser des rôles conçus pour les meilleurs gosiers de l’opéra de Paris à la fin du XIXe siècle : le grand wagnérien Delmas dans le rôle du grand-prêtre, Caroline Fiérens, une Ortrude, dans le rôle de sa fille, Marie Lureau-Escalaïs en reine du Touran, et pour le Mage lui-même, Edmond Vergnet, créateur de Jean dans Hérodiade, dont le répertoire allait du duc de Mantoue à Florestan, de Don Ottavio à Lohengrin. Quelques grands noms d’aujourd’hui ont un temps circulé, avant de se rétracter, mais la distribution finalement retenue est loin d’être de seconde zone.
En ce qui concerne le premier couple, Anahita et Zarâstra, on serait tenté de reprendre la formule de Verlaine dans les « Chevaux de bois » mis en musique par Debussy : « Le gars en noir et la fille en rose, L’une a la chose et l’autre a la pose ». Luca Lombardo, le ténor qui a sans doute aujourd’hui interprété le plus grand nombre de rôles massenétiens dans sa carrière, était souffrant lors des concerts durant lesquels l’œuvre fut enregistrée : cela s’entend souvent, hélas, malgré sa grande connaissance du style, et l’on peut aussi se demander si, même au mieux de sa forme, sa personnalité vocale aurait été idéalement adaptée à ce rôle héroïque. L'excellente Catherine Hunold a, elle, de la voix à revendre, et son profil wagnérien est un peu surdimensionné pour un rôle conçu pour un soprano plus léger ; tandis que son partenaire monopolise tout ce qui lui reste de force, elle doit au contraire se surveiller pour ne pas écraser la partition, et elle y parvient remarquablement.
Quant à Amrou et Varedha, ceux justement pour qui deux artistes prestigieux ont déclaré forfait, on se dit qu’on a peut-être même gagné au change, car les « remplaçants » trouvés sont d’excellents chanteurs-acteurs de premier plan. Récemment Marc-Antoine dans Cléopâtre à Marseille, Jean-François Lapointe est un baryton de grande envergure, parfaitement capable de faire revivre ces œuvres injustement négligées. Quant à Kate Aldrich, son aisance dans les rôles de mezzo tirant vers le soprano et son excellent français font d’elle une interprète idéale ici, tout à fait apte à tenir tête au premier rôle féminin. Quant aux comparses, ils sont bien mieux que cela, avec un Marcel Vanaud redoutablement sonore, un Julien Dran délicat et un Florian Sempey renouant avec la grande tradition des barytons français. La direction de Laurent Campellone avait pu sembler parfois brutale ou précipitée au concert, mais au disque on remarque surtout la fluidité avec laquelle il conduit les admirables forces vocales et orchestrales de l’Opéra de Saint-Etienne. Voilà donc un Mage pour lequel on pourrait sans doute rêver d’un autre Mage, mais qui n’en constitue pas moins un document indispensable pour la connaissance de Massenet.
 
 

 

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