Tout sauf Pierrot lunaire

Lieder (intégrale)

Par Laurent Bury | jeu 06 Septembre 2012 | Imprimer
 
Avant de basculer résolument dans le dodécaphonisme, Arnold Schönberg fut un grand compositeur de lieder pour voix et piano, l’essentiel de sa production dans ce domaine s’échelonnant entre 1893 et 1909. En dehors de cette quinzaine d’années, on ne trouve guère à son catalogue que les Quatre chants populaires allemands de 1929, les Trois Lieder opus 48 de 1933. En fait, le parcours de Schönberg dans ce domaine s’arrête véritablement avec ce chef-d’œuvre qu’est le Livre des jardins suspendus, dont Christian Gerhaher donnait récemment une admirable version. Le coffret de quatre CD au minutage généreux que publie aujourd’hui Capriccio inclut quantité d’inédits au disque (près de la moitié des morceaux) : beaucoup de Nachgelassene Lieder, « posthumes » mais datant en fait des toutes premières années de sa carrière, tout comme les Frühe Lieder, de jeunesse, œuvres charmantes mais peut-être pas toujours inoubliables, et surtout une véritable révélation, la version originale des Gurre-Lieder pour solistes et piano composée vers 1900, et récemment reconstituée. C’est là une découverte de tout premier ordre, une heure de musique dont le contenu correspond en fait aux deux premières parties de la version définitive, en incluant aussi quelques numéros de la troisième partie (ne manquent évidemment que les passages choraux ou purement orchestraux).
 
C’est aussi l’occasion de quelques découvertes vocales : le premier disque est intégralement confié au baryton Konrad Jarnot, jusqu’ici surtout remarqué en compagnie de Marlis Petersen et de Werner Güra dans ses enregistrements de Liebeslieder brahmsiens ou schumanniens chez Harmonia Mundi. Artiste au chant raffiné et délicat, même si on le sent parfois obligé de forcer un peu dans l’extrême grave. Voilà encore un de ces Liedersänger dont l’Allemagne semble être un inépuisable vivier  (où se cachent donc en France les interprètes de mélodies françaises ?). On le retrouve dans le dernier disque pour cinq mélodies, notamment les Zwei Lieder opus 14, qui précèdent immédiatement dans le catalogue schönbergien Das Buch der Hängenden Gärten, dont Jarnot livre une interprétation extrovertie, presque histrionique, ne reculant pas devant le cri expressionniste, ce qui est une option tout aussi valide que la sobriété chère à Gerhaher, pourvue qu’elle soit soutenue par une voix parfaitement saine.
Egalement présente dans l’enregistrement du Spanische Liebeslieder de Schumann, Anke Vondung est exclusivement chargée du « Lied der Waldtaube », l’un des plus  magnifiques passages des Gurre-Lieder, et aussi le plus long. Waldemar est Markus Schäfer (il est aussi Klaus Narr), et Tove l’excellente Melanie Diener. Ici, les solistes n’ont évidemment pas à offrir le format héroïque nécessaire pour lutter contre l’orchestre pléthorique de la version orchestrale. Markus Schäfer y laisserait peut-être sa voix (même dans ce format allégé, il s'égosille un peu dans l’extrême aigu ), mais Melanie Diener a, elle, enregistré la version orchestrale pour Naxos, et se coule avec aisance dans une partition qui la sollicite moins que le ténor. Outre sa prestation dans les Gurre-Lieder, elle reparaît dans le dernier disque pour les Huit Lieder opus 6, composés entre 1903 et 1905.
Claudia Barainsky est une grande habituée de la musique contemporaine. Diction mordante, timbre piquant, c’est elle qui interprète toutes les mélodies réunies sur le deuxième disque. Le morceau de résistance, encadré de très brahmsiens lieder de jeunesse et posthumes, en est les Brettl-Lieder, huit chansons de cabaret composées en 1901, où la soprano a plus d’une fois recours au sprechgesang. Christa Mayer n’intervient que pour les œuvres de l’entre-deux-guerres : les arrangements de lieder populaires (1929) sont d’un intérêt assez limité, mais les Trois Lieder opus 48 sur lesquels se conclut le dernier des quatre disques reflètent en revanche l’évolution du compositeur : ces six minutes de musique, composées en 1933, sont ici les seules représentantes du style qu’on associe le plus souvent à Schönberg.
Tout au long de ces quelque quatre heures de musique, c’est le pianiste Urs Liska qui accompagne les différents chanteurs (rejoint par trois instrumentistes pour l’un des Brettl-Lieder). Son jeu soutient magnifiquement les différents solistes, dans les mélodies les plus sobres comme dans la réduction d’orchestre par anticipation que sont les Gurre-Lieder pour piano. Dommage que, dans le livret d’accompagnement pourtant bilingue allemand-anglais, les textes des mélodies ne figurent qu’en version originale, sans aucune traduction.
 
 

 

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