Marches mahlériennes dans le brouillard

Totenfeier / Lieder eines fahrenden Gesellen

Par Carine Seron | ven 04 Juillet 2014 | Imprimer

Malher entame la composition de Totenfeier en février 1888, supposé être le premier mouvement de sa deuxième symphonie. Sensible aux attraits de la mode du moment, il se ravise et décide d’en faire un poème symphonique isolé, ode mortuaire à la gloire du Titan de sa Première Symphonie. Six ans plus tard, il remanie cette partition qui devient, ainsi qu'il l'avait envisagé dès le départ, le premier mouvement (l’ « allegro maestoso ») de sa célèbre Deuxième Symphonie, dite « Résurrection ». L’interprétation que livre ici l’Orchestra of the Age of Enlightenment, placé sous la direction de Vladimir Jurowski, souffre d’un défaut qui entache malheureusement ses nombreuses qualités : le manque de netteté dans le jeu de l’orchestre, qui fait perdre à cette marche funèbre son caractère hiératique, incisif et autoritaire (la version de Pierre Boulez reste à cet égard inégalée), et à ses climax leur intensité. La sublime polyphonie et les entrelacs thématiques, richesses de cette œuvre, sont dissimulés, ou tout du moins, insuffisamment mis en valeur (le thème principal de la marche, martelé par les cordes graves, disparaît sous les cuivres). Ceci est regrettable car tout le reste s’y trouve. Le récit évolue à travers différentes tonalités, couleurs et rythmes, avec les justes nuances et attaques. Aux accents funestes succèdent de tendres moments d’apaisement, éthérés ; l’approche des passages les plus dramatiques, dont la mélodie contient pourtant le pressentiment, est toutefois un peu trop brute, trop soudaine.

Le court programme de cet enregistrement (38 minutes seulement…) est complété par les magnifiques Lieder eines fahrenden Gesellen qui bénéficient de l’expérience dans le domaine de l’opéra de son interprète principale, Sarah Connolly. Celle-ci émerveille par la beauté et la solidité de sa voix, ample et sombre, et par la variété de son expression (sans atteindre la puissance saisissante de Thomas Hampson), écho de celle de l’orchestre à l’exception de la partie centrale du « Die zwei blauen Augen von meinen Schatz ». Dans « Wenn mein Schatz Hochzeit macht », les contretemps et les grupetto, mélismes inspirés du folklore bohême, coupent avec un cynisme et une insouciance presque irrespectueux la partie vocale lourde de tristesse (la mezzo-soprano aurait cependant dû s’appuyer davantage sur les indications de dynamique de la partie orchestrale et terminer le legato des vers « Um meinen lieben Schatz » et « An mein Leide » sur le pianissimo demandé par le compositeur). Le charme du « Ging heut’ Morgen übers Feld » est accentué par le jeu sur les sonorités et les onomatopées habilement saisi par la soliste, dont le chant retrouve une dimension plus théâtrale avec le chromatique « Ich hab’ ein glühend Messer ». Du côté de l'orchestre, il n'y a pas de miracle : le flou subsiste. 

 

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