Raffaele Pe: un avenir en puissance

The Medici Castrato

Par Bernard Schreuders | ven 09 Janvier 2015 | Imprimer

Dans la famille des contre-ténors, les cousins italiens se sont longtemps comptés sur les doigts de la main. Plus rares encore sont ceux qui ont fait une carrière internationale, du moins à la scène. Cependant, la donne semble avoir changé depuis quelques années. 2014 aura ainsi vu Antonio Giovannini incarner le rôle-titre du Siroe de Hasse, à Athènes, sous la conduite de George Petrou avant de participer, entre autres, à la recréation mondiale du Bajazet de Gasparini immortalisé par les micros de Glossa, tandis que Carlo Vistoli, lauréat des Concours Pietro Cesti et Renata Tebaldi, chantait en France et en Pologne (Tamerlano) avec Les Ambassadeurs puis avec la Cappella Mediterranea (Elena). C’est également avec l’ensemble de Leonardo Garcia Alarcón que Raffaele Pe s’est produit à Ambronay l’été dernier, après avoir, lui aussi, pris part à l’exhumation du Bajazet de Gasparini. Alors qu’Amore Siciliano, le concert donné en ouverture du festival d’Ambronay, réunissait chansons traditionnelles de Sicile et madrigaux (d’India, Gesualdo, Scarlatti), le récital que publie aujourd’hui Glossa s’intéresse à la figure de Gualberto Magli, sopraniste et élève de Giulio Caccini.

Bien que passé à la postérité pour sa participation – louée par le duc de Mantoue en personne – à la création de L’Orfeo, ce castrat était en réalité attaché à la Cour des Médicis. Les parties confiées à Magli dans l’opéra de Monteverdi (La Musica, Proserpina) forment ici, avec l’intervention de la Speranza, qu’il pourrait également avoir interprétée, une manière d’operina ou opéra miniature. Réduit à une harpe (Chiara Granati) et à un théorbe (David Miller), l’accompagnement et les brèves plages instrumentales paraissent bien austères, mais cette réserve n’entame en rien le mérite des musiciens qui, tout au long du disque, offrent au soliste un soutien sans faille. A vrai dire, nous ne savons que très peu de choses sur le parcours de Gualberto Magli, l’album de Raffaele Pe s’attachant à illustrer ses séjours à Naples (Lambardi et Montesardo, dont il nous dévoile la ravissante monodie avec écho « Hor che la nott’ombrosa »), où il poursuivit sa formation comme chanteur et harpiste, puis en Brandebourg (Nauwach) où il fut appelé au service de l’électeur Johann Sigismund. Le contre-ténor a également choisi d’évoquer la rencontre de Giulio Caccini et de Sigismondo d’India, réunis dans le cadre des festivités organisées pour célébrer les noces de Cosme II de Médicis et de Marie-Madeleine d’Autriche en 1608.  

La voix de Raffaele Pe surprend d’emblée par son éclat et sa fraicheur, plutôt déroutantes dans le rôle de la Speranza où nous ne sommes guère habitué à cette clarté juvénile (il faut remonter à Andreas Scholl dans l’intégrale de Jacobs pour s’en rapprocher), de même que par le naturel de son émission, sa légèreté et une adéquation remarquable au répertoire. L’ornementation sophistiquée dont Nauwach pare l’Amarilli mia bella de Caccini ne sera probablement pas du goût de tout le monde, mais elle flatte l’agilité de l’instrument, vif et aérien. L’interprète a également les moyens de ses ambitions. L’énergie déclamatoire (L’Orfeo), l'urgence dramatique (lamento di Giasone de d’India) n’excluent pas la finesse de touche, une finesse heureusement dénuée de tout maniérisme (Sfogava con le stelle de Caccini, Jetzund kömpt die Nacht herbey, enveloppante berceuse de Nauwach). Alessandro Ciccolini, violoniste et compositeur à qui Alan Curtis confia en son temps la reconstitution du Bajazet de Vivaldi, a mis en musique, spécialement pour cet enregistrement, un sonnet de Pétrarque afin de « commémorer les innovations qui firent évoluer la pratique vocale à l’époque de Magli ». Solo e pensoso ne ménage pas les ressources expressives de Raffaele Pe et révèle une fois encore son attention aux mots et aux affects.

Cet album ne témoigne pas seulement du discernement et de la maturité dont fait preuve le chanteur, mais aussi de sa curiosité et de son intérêt pour des partitions méconnues, voire inédites, une curiosité que confirment d’ailleurs ses futurs engagements. En 2015, il incarnera l’Evangéliste dans la Passione secondo San Giovanni de Gaetano Veneziano, gravée en première mondiale par Antonio Florio pour Glossa, ainsi que Delio dans La Veremonda de Cavalli qui renaîtra au Festival de Spoleto à Charleston.

 

 

 

 

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