Tant qu'il y aura Biondi

L'Oracolo in Messenia

Par Christophe Rizoud | lun 19 Novembre 2012 | Imprimer
 
Antonio Vivaldi meurt en 1741 à Vienne dans l’indifférence générale. Frédéric Delaméa, le meilleur avocat aujourd’hui de la cause vivaldienne, raconte que le compositeur vénitien n’eut droit pour ses funérailles qu’à « la sonnerie des pauvres ». Clin d’œil de l’histoire : parmi les choristes qui animèrent la brève cérémonie de leur chant, figurait vraisemblablement Joseph Haydn alors âgé de 9 ans. Quelques mois plus tard, à l’occasion du carnaval de 1742, le Kärntnertortehater présentait L’Oracolo in Messenia, un opéra créé à Venise le 28 décembre 1737. Un opéra ? Plus exactement, un pasticcio, c’est-à-dire un collage de partitions réalisé par Vivaldi sur la base de La Merope de Giacomelli ; un dramma in musica dont seul le livret subsiste et que Fabio Biondi a reconstitué scène après scène à partir de diverses hypothèses musicologiques. Le violoniste et directeur musical d’Europa Galante en livre les clés dans le livret qui accompagne l’enregistrement. La moitié du matériau provient donc de La Merope de Giacomelli (13 numéros sur 26), le reste a été pioché dans des ouvrages signés Vivaldi (Griselda, Atenaide, Catone in Utica, Motezuma, Dorilla in Tempe, Farnace, Semiramide) mais aussi Broschi (« son qual nave » extrait d’Ataserse) et Hasse (« Nell’orror di notte oscura » tiré de Siroe, re di Persia).
En toute logique, l’oreille, pour peu qu’elle soit initiée aux opéras du Prêtre roux, se trouve souvent en terrain familier, d’autant que les interprètes de ces airs repris à droite à gauche les ont parfois enregistrés en d’autres circonstances. Ainsi Vivica Genaux (Epitide) dont le « Sposa… Non mi conosci » était un des fleurons de Bajazet, le première intégrale vivaldienne au disque de Fabio Bondi. D’un opéra à l’autre, la mezzo-soprano n’a rien perdu de son éloquence désenchantée, de cette amertume que traduit aussi bien le ton que le timbre, et de cette capacité à vocaliser à toute vitesse en avalant le son. Seules les variations, envisagées différemment conformément à la personnalité du rôle, témoignent du changement de contexte. A ses côtés, on remarque comme toujours Ann Hallenberg (Merope), qui après avoir réincarné il y a peu Marietta Marcolini, la première muse de Rossini, marche ici avec le même bonheur sur les brisées d’Anna Girò, la dernière égérie de Vivaldi. Il y a Romina Basso (Elmira) dont la voix conserve son inimitable étoffe, pourpre si elle était couleur, velours si elle était tissu. Il y a, transfuge de Naive, Julia Lezhneva (Trasimede), cette soprano russe révélée à Pesaro en 2008 – elle n’avait pas 20 ans. La voilà consacrée par le disque, avant la scène, le temps d’un « Son qual nave » qu’elle balance avec la fougue de la jeunesse, virtuose mais pas seulement : euphorique et euphorisante. A l’acte suivant, Biondi déborde la version de Vienne afin que la chanteuse puisse bénéficier d’une aria supplémentaire, ce « S’in campo armato » extrait de Catone in Utica encore plus stupéfiant. Il y a, moins connue mais aussi prometteuse, Franziska Gottwald (Licisco) dont « Nell’orror di notte oscura » expose la maîtrise des changements de registre et Xavier Sabata (Anassandro), un contre-ténor qui a de l’énergie à revendre. Il y a, seule voix mâle de la distribution, Magnus Staveland (Polifonte), un ténor norvégien que la partition n’épargne pas et dont le chant, suffisamment agile pour surmonter une écriture accidentée, possède des couleurs fielleuses auxquelles les amateurs de timbres saumâtres ne résisteront pas. Il y a surtout Fabio Biondi dont on aime le Vivaldi inventif et musculeux, à la tête d’une Europa Galante qui baigne ici dans son élément. En témoigne l’exploration toujours renouvelée de combinaisons sonores, sans pour autant que le théâtre en fasse les frais. La partition vit, bruit, court et s’agite au gré d’une intrigue que l’on renonce vite à comprendre, tant le le livret est embrouillé. Evidemment, comme Ercole sul Termondonte, la précédente intégrale vivaldiennne de Fabio Bondi, cet Oracolo in Messenia doit plus au chef d’orchestre qu’au compositeur. Telle est la loi du genre pastiche mais puisque les voix sont à la fête, l'amateur de beau chant l'est aussi.
 
 
 

 

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