Gloire à Vénus !

Tannhäuser

Par Julien Marion | dim 23 Septembre 2018 | Imprimer

Universal poursuit avec bonheur les rééditions de classiques de son catalogue lyrique, en version remasterisée et repackagée, pour parler en bon français.

Issu du catalogue Decca, nous revient aujourd'hui sous d'avenants atours le Tannhäuser dirigé par Sir Georg Solti. Cet opus constitue un des maillons les plus convaincants de l'intégrale Wagner enregistrée par Solti pour Decca, et on le rangera sans hésiter dans la catégorie des réussites, en compagnie du Ring légendaire, quand bien même sa réputation n'est pas aussi flatteuse. Mieux : on n'hésite pas à placer cette version parmi les plus réussies de tous les enregistrements studio de l'oeuvre.

Le mérite en revient d'abord au chef et à ses forces orchestrales et chorales. La prestation de l'Orchestre philharmonique de Vienne, du choeur de l'Opéra d'Etat et des Wiener Sängerknaben est digne de tous les superlatifs. L'orchestre inonde l'auditeur émerveillé d'un torrent de griserie sonore pure : des diaprures soyeuses des cordes irréelles à force de chatoyance jusqu'à la rondeur opulente mais jamais lourde des cuivres, on ne sait ce qu'il faut louer le plus. On aimerait trouver un défaut, ne serait-ce qu'un seul, même ridicule, pour attester de ce que l'on n'a pas abdiqué tout sens critique : c'est trop demander. Cet orchestre grand luxe est définitivement somptueux, et il est, au demeurant, idéalement servi par une prise de son proche de l'idéal, tant elle est aérée et naturelle. Avec des choeurs spectaculaires de fondant et d'homogénéité (Wilhelm Pitz est à la manoeuvre!), remarquablement mis en espace par les ingénieurs du son, voilà les vecteurs rêvés pour restituer, dès une ouverture confondante de majesté, les nombreuses beautés de la partition.

Un bonheur ne venant jamais seul, la direction de Sir Georg Solti est exempte de toute brutalité comme de tout narcissisme. L'effet n'est jamais gratuit, le dramatisme toujours de bon aloi, et le chef sait exalter les climats de l'oeuvre, tour à tour capiteuse, bucolique ou religieuse. Un chef de théâtre est à la manoeuvre, et cela s'entend.

Le risque, avec un tel écrin, est d'y noyer les chanteurs. Fort heureusement, la distribution réunie ici se montre, dans l'ensemble, à la hauteur.

S'agissant du rôle-titre, on glosera à l'envie sur le fait de savoir si René Kollo a l'envergure vocale du rôle, réputé à juste titre pour être un des plus lourds du répertoire de ténor wagnérien. La voix est moins dramatique que celle de ses immédiats prédécesseurs dans le rôle (Max Lorenz, Wolfgang Windgassen, Ramon Vinay, sans même évoquer Lauritz Melchior). C'est encore celle d'un Tamino, ou d'un Stolzing (qu'il chantait au même moment à Bayreuth). Captée dans la fraîcheur de la jeunesse (il a 32 ans au moment des prises), et avec le confort que procure le studio, il parvient à faire illusion : son Tannhäuser juvénile, ardent, emporté, est plus convaincant dans l'ivresse du Vénusberg ou les emportements amoureux du début de l'acte II. A l'acte III, autrement plus lourd dramatiquement, c'est une autre histoire, et les limites de l'instrument se devinent (mais enfin, à part Melchior...). Un auditeur attentif (et doté de quelque don de divination) pourrait bien, in petto, trouver cette prise de rôle quelque peu aventureuse, mais enfin : dans la critique musicale comme partout ailleurs, il est judicieux de ne pas succomber à la lucidité à posteriori.

La même remarque pourrait être faite s'agissant d'Elisabeth : Helga Dernesch, captée ici à l'orée d'une carrière qui s'annonçait des plus prometteuses, offre la jeunesse d'une voix de soprano lyrique idéalement timbrée, qui, par moment, évoque celle de Gundula Janowitz, son exacte contemporaine. Par bonheur, sa route n'a pas croisé, au moment de cet enregistrement, celle d'un éminent chef d'orchestre salzbourgeois qui, en la distribuant dans des rôles hors de propos (Léonore, Isolde, Brünnhilde), ruina sa voix avec méthode en moins d'une décennie.

La jeunesse est également ce qui caractérise Hans Sotin, lui aussi à peine trentenaire, à la voix de basse d'une formidable santé. Il campe un Landgraf pas père noble pour deux sous, à tel point qu'on en vient à le trouver peu crédible en père d'Elisabeth...

On sera moins laudatif concernant le Wolfram de Victor Braun : la voix n'est pas laide, loin s'en faut. Mais l'interprète est pour le moins insignifiant, et s'oublie aussitôt entendu. On n'arrive pas à s'ôter de la tête que Dietrich Fischer-Dieskau ou Hermann Prey (tous deux sous contrat avec Decca à cette période) auraient pu avantageusement prendre la place de M. Braun, et faire ainsi étalage de leurs qualités de Liedersänger émérites. Regrets éternels...

On ne dira que du bien des autres Minnesänger : ils composent un fort bel attelage, qui rend vocalement (sinon dramatiquement) crédible la joute de l'acte II.

Et l'on garde la meilleure pour la fin, avec la pépite incontestable que représente la Vénus de Christa Ludwig. Radieuse, ensorcelante, capiteuse, elle est irrésistible et éclipse durablement les autres titulaires du rôle au disque (à l'exception, peut être, de Waltraud Meier). On comprend – mieux : on partage !  les affres de Tannhäuser face à pareille volupté vocale ! Avec une telle Vénus, il eut été criminel d'enregistrer la version de Dresde (celle de la création originelle en 1845). Sir Georg Solti choisit fort heureusement la version dite à tort « de Paris », alors qu'il s'agit en réalité de celle créée à Vienne en 1875 (la musique est bien, à quelques détails près, celle de Paris, mais le livret est traduit en allemand). Le rôle de Vénus y est significativement plus développé, surtout à l'acte I. Jamais, en vérité, le Venusberg n'aura à ce point regardé vers le jardin enchanté de Klingsor, et jamais Vénus ne sera à ce point apparue comme la grande soeur de Kundry.

Dans une discographie finalement assez maigre en enregistrements de studio, celui-ci, avec un recul de presque 50 ans ( ! ), s'affirme comme une des alternatives les plus convaincantes aux lives bayreuthiens qui sont à connaître absolument (on les mentionnera pour mémoire : Keilberth en 1954, Cluytens en 1955 et 1965, Sawallisch en 1962).

 

 

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