Suzanne et Camille mettent k.o. Irène et Jacques

Pelléas et Mélisande

Par Laurent Bury | ven 25 Janvier 2013 | Imprimer
 
Il faut bien le dire, la prétendue "référence" que constitue la version Désormière de Pelléas et Mélisande (1941) est difficilement écoutable, tant le style vieillot des deux protagonistes, Irène Joachim et Jacques Jansen (même s'ils n'avaient pas trente ans à l'époque de l'enregistrement) nous renvoie à l'entre-deux-guerres et à un univers sonore bien loin du nôtre. Si l'on fait abstraction du caractère patriotique de cette intégrale gravée sous l'occupation, on a du mal à lui trouver encore des attraits. Il faut donc attendre les années 1950 pour entendre un Pelléas  acceptable, mais avec d'emblée des versions qui s'imposent par des distributions vocales inégalées. Bien sûr, l'amélioration des techniques de prise de son permettra par la suite d'entendre des orchestres autrement somptueux, mais en ce qui concerne les chanteurs, on ne retrouvera plus jamais - sauf peut-être chez les titulaires d'Yniold - les mêmes qualités de diction et de naturel. En 1952, Ernest Ansermet réunissait pour la deuxième intégrale de studio un cast de rêve, avec la plus parfaite Mélisande qui soit, Suzanne Danco, et le meilleur Pelléas qu'on puisse rêver, Pierre Mollet. André Vessières était déjà un Arkel magistral, mais Heinz Rehfuss était un Golaud un peu prosaïque, Hélène Bouvier une Geneviève théâtrale, et l'orchestre, malgré l'avantage du studio, ne sonnait pas aussi glorieux qu'on aurait pu l'espérer.
 
On devine donc tout le prix de l'intégrale que publie à présent la firme Testament : on y retrouve la sublime Mélisande de Danco, qui incarne le personnage dans ses moindres aspects. Qui peut le plus peut le moins, et la soprano belge nous rappelle qu'il n'est pas mauvais de confier l'héroïne de Maeterlinck à une chanteuse capable d'interpréter de vrais rôles d'opéra plutôt qu'à une mélodiste. Voilà une Mélisande décidée, ardente, de chair et de sang (sauf au dernier acte, bien sûr), à cent lieues de la créature exsangue qu'on parfois voulu faire d'elle. A ses côtés, Camille Maurane est un Pelléas timide, rêveur et délicat, qu'on pourra trouver pas assez passionné, avec parfois un côté "chanteur de charme" un peu désuet, là où Pierre Mollet nous emporte par son enthousiasme et par un style sur lesquels les ans n'ont pas de prise. Les ultimes exclamations du Pelléas ont l'énergie du désespoir plus que d'un amour inassouvi, mais le personnage a sa cohérence. Loin des barbons bougons, Bertrand Etcheverry est un Golaud qui ne sonne ni comme le père ni comme le grand-père de son demi-frère. Avec André Vessières, nous avons enfin un chanteur français qui est une vraie basse, et pas un baryton qui s'invente des graves. Il paraît ici plus naturel que dans l'intégrale réalisée un an après avec Ansermet, il se contente d'être Arkel sans vouloir en rajouter, sans appuyer son discours à aucun moment. La révélation sera sans doute Oda Slobodskaya, Geneviève elle aussi d'un naturel extraordinaire, qui chante comme elle respire, avec dans la lecture de la lettre des silences lourds d'angoisse et des moments qui front froid dans le dos ("si profondément qu'on a peur"), prouesse d'autant plus admirable que le russe était sa langue maternelle, et que son heure de gloire était depuis longtemps derrière elle (on comparera la prestation de cette artiste née en 1888 à celle, trémulante et très "accentuée" de Christa Ludwig dans la version Abbado). Le point noir sera en fait Marjorie Westbury, dont l'accent transforme Yniold en élève d'Eton, avec des minauderies parfois gênantes. Tout aussi handicapé par une diction pâteuse du français, le Berger d'Ernest Frank est très oubliable, et son Médecin vaut à peine mieux.
 
Quant à l'orchestre dirigé par Désiré-Emile Inghelbrecht, on y trouve toute cette ferveur qui manque un peu à Camille Maurane, avec un résultat plus vibrant que chez le très analytique Ansermet. Le Philharmonia est aussi à l'aise dans les grands épanchements symphoniques des entractes que dans le dénuement du dernier acte. Malgré un souffle surtout sensible au début de l'écoute (on en fait très vite abstraction), le son est de très bonne qualité, les bandes d'archives de la BBC dans les années 1950 n'ayant rien de comparable avec un enregistrement pirate ou avec les incunables du disque. Voilà donc un Pelléas assez exceptionnel, dont les légères imperfections ne concernent que le personnage d'Yniold, qui trouve sa place au sommet de la discographie de l'oeuvre.
 

 

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