Je mourrais de plaisir si j’étais plus heureux

Stances du Cid, airs de cour

Par Bernard Schreuders | mar 26 Avril 2016 | Imprimer

Entamer cet article en citant Michel Lambert pourrait ressembler à un pied de nez à l'égard du véritable héros de cet enregistrement, à savoir Marc-Antoine Charpentier. En réalité, ces mots, sur lesquels se referme la performance de Cyril Auvity, nous sont immédiatement venus à l’esprit pour traduire la félicité où elle nous a plongé. Aux lecteurs curieux, mais pressés, nous ne saurions que trop recommander de jeter une oreille sur Vos mépris chaque jour de Lambert (plage 22). Rien de tel, en effet, qu’une pièce qu’il croit bien connaître pour goûter ce qui fait tout le prix de ce récital : la liberté épanouie de l’interprète, qu’il suffira de comparer à lui-même sur la Toile quelques années plus tôt, pour mesurer le chemin parcouru.

Impossible de ne pas songer à ce qu’il nous répondait, en 2003, lorsque, impatient, nous l’interrogions sur d’éventuels projets d’enregistrement: « Si je fais un disque soliste maintenant, il serait trop académique, pas libéré, pas ressenti. Et c'est exactement ce que je ne veux pas. Laissons le temps faire son travail et reposez-moi la question dans cinq ou dix ans ». Cet album apporte une réponse qui dépasse toutes nos espérances. Les extraits des Nations de Couperin joués par L’Yriade n’en paraissent que plus envahissants – sept plages totalisant plus de vingt minutes, soit un tiers du disque –, a fortiori quand ils sont enchaînés trop vite, à l’instar notamment de cette passacaille qui interrompt prématurément un silence encore chargé d’électricité après l’interrogation désespérée du Cid.

Seuls airs sérieux du programme, Les Stances du Cid, précisément, tirées de la tragi-comédie de Corneille (I, 6, vers 1-30), forment un véritable chef-d’œuvre de concision dramatique dont, il y a vingt ans, Paul Agnew, alors dans la plénitude de ses moyens, signait une version mémorable (Les Plaisirs de Versailles, Erato). D’autres gravures auraient sans doute vu le jour si cette partition n’évoluait dans une tessiture très aiguë et tendue, singulièrement l’air central sur une chaconne qui met d’ailleurs la voix de Cyril Auvity en difficulté (« O dieux, l’étrange peine ! Faut-il laisser un affront impuni ? »). Bien que les temps soient révolus où les contre-ténors s’égaraient dans les parties de haute-contre – Henri Ledroit jeta son dévolu sur Les Stances du Cid –, ces dernières couvrent des réalités fort diverses et peinent quelquefois à trouver une vocalité adéquate. Toujours est-il que subjugués par ses inflexions et la puissance de son incarnation, d’aucuns se plairont à imaginer que Cyril Auvity vit jusque dans sa chair le douloureux dilemme de Rodrigue.

Alors que les airs plus complexes permettent d’apprécier son sens de la narration (Non, non, je ne l’aime plus), les airs brefs jaillissent comme autant d’instantanés dont un éclairage idoine capture la grâce fugitive (Ruisseau qui nourrit dans ce bois, Ah, qu’ils sont courts les beaux jours). Le ténor a développé une compréhension intime, pour ne pas dire organique de ce langage, de sa grammaire comme de son vocabulaire, qui confère à son interprétation cette apparente spontanéité, ce naturel du rythme et de la respiration que nous nommerions la sprezzatura si nous étions chez Caccini en compagnie de Marc Mauillon. La musique de Charpentier peut alors revêtir un pouvoir d’évocation inouï. Ecoutez seulement « Vous mourrez de dépit et je mourrai d’amour », ultimes paroles de Retirons-nous, fuyons : en une phrase c’est toute une histoire, universelle et poignante, qui nous est suggérée. Et c’est un concentré de l’art, inestimable, d’un grand interprète, qui s’offre à nous ainsi qu’aux musiciens en herbe. Puissent-ils suivre son exemple, travailler et prendre le temps de mûrir…

 

 

 

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