La Vierge des Sept-Douleurs

Stabat Mater

Par Bernard Schreuders | lun 30 Mars 2020 | Imprimer

Frivole, le Stabat Mater de Pergolesi ? Le célèbre Padre Martini ne ménageait pas ses critiques et force est de reconnaître que l’esthétique galante de certains mouvements jure avec le sujet comme avec la violence des images qu’il convoque : Marie tremble, l’âme transpercée par un glaive, alors que le fruit de ses entrailles est meurtri par les coups de fouets. Cette nouvelle proposition opère un retour salutaire au texte et sa puissance expressive la hisse au sommet de la discographie. Ce ne sont pas que les couleurs des solistes, l’alto charnel de Christopher Lowrey et le soprano si personnel de Sandrine Piau, qui changent la donne, ainsi que nous l’expliquait Christophe Rousset, mais aussi et d’abord l’approche interprétative.  

Un monde ou plutôt un abîme sépare cette version de toutes les autres, y compris de celle où, il y a une vingtaine d'années, Christophe Rousset dirigeait Barbara Bonney et Andreas Scholl. D’une plastique sonore très séduisante, elle nous semble aujourd’hui manquer souvent d’intériorité et souffre d’autant plus de quelques maniérismes décoratifs. Exit le narcissisme vocal, le mignard, les broderies indécentes et surtout cette langueur fatale où nombre de musiciens se complaisent. Place au drame, âpre et changeant, entre abattement et fulgurances, de la Vierge aux Sept Douleurs qui donne son nom à la Confrérie de Chevaliers dont Pergolesi honora la commande. Mise en place parfaite, énergie et tempo idoines, sobriété des accents : le duo liminaire retient immédiatement l’attention et nous révèle la symbiose des artistes.

Le « Cuius animan gementem » frappe à son tour par la gravité de ton que lui confère Sandrine Piau, éprise de rhétorique et non de beau son. A-t-il jamais été aussi suggestif ? Il faut également entendre l’artiste investir « Vidit suum dulcem Natum », varier les éclairages, accuser les reliefs, oser l’éclat, puis le murmure quand tant de sopranos se gorgent d’aigus liquides et négligent l’expression. « Vim doloris » : c’est précisément la force, la vigueur morale de la douleur que nous donne à entendre le chant habité de Christopher Lowrey dans « Eja mater ». Plus que le dosage de l’émission, c’est la justesse de ton, la vérité des accents qui font la différence et impriment également une nervosité inquiète à l’explosion virtuose du « Fac ut ardeat cor meum » comme à l’« Amen », d’une rare sécheresse. Aucune emphase, cependant, la tension ne sombre jamais dans l’agitation, tout est admirablement senti, à l’image du « Quando corpus », modèle de concentration, de dépouillement.  

A la tête de ses Talens lyriques, qui alignent exactement le même effectif qu’en 1999, Christophe Rousset porte de bout en bout cette vision radicale et rigoureusement cohérente – une qualité essentielle, mais qui faisait souvent défaut aux lectures jusqu’ici disponibles, à l’exception notoire de celle que Damien Guillon et son Banquet Céleste ont donné de la parodie du Stabat réalisée par Johann Sebastian Bach. C’est assurément en homme de théâtre que Christophe Rousset conduit et relance le discours dans le fort long « Sancta Mater », exempt de toute solution de continuité et de la moindre baisse de régime.

Le chef des Talens lyriques nous promettait en complément des inédits et nous ne sommes pas déçu. Ces pièces lumineuses offrent un contraste bienvenu avec le chef-d’œuvre de Pergolesi et les vocalités peuvent s’y épanouir pour notre plus grand bonheur. La Piau déploie ses ailes et retrouve l’éther dans un Salve Regina de Porpora qui sollicite sa flexibilité légendaire et une gestion du souffle toujours aussi fascinante (« Ad te suspiramus » d’une irrésistible morbidezza). De La divisione del Mondo à Giulio Cesare, Christopher Lowrey multiplie les collaborations avec les Talens lyriques et il faut s’en réjouir car il s’agit tout simplement de l’un des contre-ténors américains les plus doués du moment. Instrument au grain dense, bien connecté, à la fois solide et souple, son alto fait merveille dans les envolées du Beatus vir de Leo et sa musicalité s’éploie avec une égale plénitude dans le cantabile où affleure une sensibilité que nous aimerions découvrir davantage. 

 

 

 

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