Savall, céleste et terrestre.

Jérusalem, Ville des deux Paix

Par Sylvain Fort | mer 04 Février 2009 | Imprimer
 
Voici un disque-livre dont le titre sonne comme une provocation, ou comme une nostalgie, à l’heure où la haine se donne libre cours et où l’incompréhension se fait meurtrière.
 
Qu’on ne s’y trompe pas. Cet opus ne fait aucunement l’impasse sur la complexité et sur les heurts de l’histoire de Jérusalem. Mieux : c’est cette complexité historique, religieuse, esthétique, qui a guidé Savall vers cette ville, à un moment où justement il cherchait à unifier une réflexion musicale sur les trois monothéismes.
 
L’album se structure en sept chapitres : la Jérusalem biblique (1200 avant Jésus Christ), la Jérusalem juive (~1000-70), la Jérusalem chrétienne (326-1244), la Jérusalem ville de pèlerinages (383-1326), la Jérusalem ville arabe et musulmane (1244-1917), enfin Jérusalem, Terre d’Exil (XVe-XXe siècle) et « La Paix terrestre : un espoir et un devoir ».
 
Foisonnement culturel, bouillonnement poétique. Toutes les langues résonnent, du turc au grec en passant par le français et l’hébreu et l’arabe. Les instruments et les artistes sont irakiens, arméniens, marocains, syriens.
 
Deux craintes pourraient assaillir qui voudrait acquérir cet album : d’une part l’extrême dispersion menaçant un aussi long parcours historique ; d’autre part la tentation d’une world music folklorique et sans caractère.
 
Je dois dire que les deux écueils sont admirablement évités.
 
La dispersion nous est épargnée par la rigueur chronologique et la cohérence thématique : on ne nous abreuve pas d’entours et d’enjolivements, mais nous propose réellement des pièces étroitement liées au sujet et à la situation historique.
 
Le folklore dilué dans la bonne conscience nous est évité par des interprètes remarquables de ferveur, des interprètes chantant ou jouant non des partitions qui leur semblent de la reconstitution historique, mais des musiques attachées par tous leurs liens à leur cœur même.
 
Les psaumes en hébreu, les chants arabes, sont d’une fraîcheur et d’une vivacité hallucinantes. Etonnamment, même les chants de croisade revêtent une saisissante vérité.
 
Vérité reconstituée, dira-t-on, et certes l’on est en face d’une tentative de part en part historique, avec ce que cela comporte de concessions aux goûts de notre temps : nous risquons, avec nos oreilles d’aujourd’hui, de ne pas saisir ce qui, dans ces musiques, n’est pas seulement musical, mais spirituel, intimement cultuel (et culturel).
 
C’est là que joue le miracle Savall : avec le présent livre-disque, il démontre une fois de plus qu’il est un des seuls aujourd’hui à pouvoir exposer des musiques aussi denses et spéciales à la lumière crue du disque et du public sans en déflorer les mystères. Au contraire, il nous fait entrer avec lui dans une dimension historique absolument saisissante où nous faisons, nous, auditeurs, l’effort (si c’en est un) de comprendre au plus proche des musiques qui ne nous sont, a priori, rien.
 
Entendre le Psaume 121 dans cette interprétation nue et ardente, ce n’est plus une expérience d’auditeur de disque, ni de mélomane, c’est une progression au cœur de ce qui a pu pendant des millénaires faire chanter l’âme des hommes.
 
Il y a quelque grandiloquence dans le thème retenu par Savall et beaucoup d’ambition dans ce traitement par-delà les âges. Qui écoutera ces deux disques et lira les textes d’accompagnement comprendra qu’il n’a pas à faire à un Disneyland new age, ni même à une promenade dans un musée, mais à une porte dérobée ouvrant sur le dédale des siècles et des croyances, dont la musique fut l’invariable scansion.
 
Sylvain Fort
 

 

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