Trop aimables

Sacred duets

Par Bernard Schreuders | lun 24 Avril 2017 | Imprimer

Réduits à la portion congrue dans les oratorios composés entre 1670 et 1740, les duos n’y seraient souvent que des pièces brèves, des numéros de transition d’un intérêt limité, nous explique Giovanni Andrea Sechi dans le texte qui présente cet enregistrement et, soit dit en passant, intervertit les plages 13 et 15. Toutefois, quelques musiciens auraient traité cette forme avec le même sérieux que les airs solistes. Nous songeons bien sûr à Haendel, mais de Lotti à Porpora, Nurial Rial et Valer Sabadus se concentrent sur les ouvrages en langue italienne (le Saxon n’en a écrit que deux) et préfèrent surtout fureter sur les chemins de traverse. Qui connaît aujourd’hui le San Sigismondo de Domenico Gabrielli, qui a déjà entendu la moindre note du Salomone amante de Giovanni Paolo Colonna ? Cependant, malgré ces louables efforts pour élargir l’horizon des mélomanes, la sélection nous laisse perplexe.

Les six duos choisis donnent dans le brillant et l’aimable, à l’image de la riante gigue de Scarlatti tirée de San Casimiro qui ouvre le disque (« Al serto le rose »), dans le galant volubile (« Lascia ch’io veda almeno », Il Verbo in carne de Porpora), dans une veine toujours légère et aussi évanescente qu’une bulle de champagne où même le dolorisme se révèle tiède, sinon mièvre. Nuria Rial et Valer Sabadus ignorent la variété comme la violence des passions et les élans dramatiques qui pourtant, à cette époque, innervaient aussi bien l’oratorio que l’opéra. Paradoxalement, ce sont l’un ou l’autre air qui retiennent ici l’attention et que nous aurions envie de réécouter. Dans la Santa Francesca romana d’Antonio Caldara, nos duettistes choisissent le fade « E ristoro un cor che pena » alors que Cecilia Bartoli s’emparait de l’intense lamento de l’héroïne, « Se piangete pupille dolenti » (Opera proibita, Decca). Certes, la diva romaine avait pour elle de tout autres ressources expressives, une personnalité nettement plus affirmée et elle pouvait aussi compter sur la direction inspirée de Marc Minkowski à la tête de ses Musiciens du Louvre quand l’honorable, mais passe-partout Kammerochester Basel joue sans chef et sans idée.

Nous avions quitté Valer Sabadus chez Caldara, justement, dans un concept original qui le voyait dialoguer avec les instruments et privilégiait le cantabile sur la virtuosité. En l’occurrence, sous la plume du Vénitien (« Si pensi alla vendetta », La frode della castità) et sous celle de Porpora (« Quasi locuste che intorno », Gedeone), les mouvements vifs apportent un contraste bienvenu et tranchent avec la joliesse sans relief qui domine le programme même si les traits y apparaissent convenus, mais nous avons connu bravoure plus flamboyante que celle du contre-ténor. Chez Domenico Gabrielli (« Aure voi de’miei sospiri », San Sigismondo, re di Borgogna), par contre, sa ligne de chant s’éploie avec une grâce arachnéenne sur un accompagnement particulièrement disert du théorbe, du violoncelle et du violon, une combinaison inhabituelle et fort bien exploitée par le Bolonais que ses contemporains surnommaient « Mingain dal viulunzeel » (le « Dominique du violoncelle »).

L’écriture voluptueuse dont Giovanni Paolo Colonna gratifie la Première Sidonienne (« Su l’arco d’amore », Salomone amante) ravira les admirateurs de Nuria Rial car elle flatte sa voix fine, flexible, lumineuse et pure, n’étaient de menues crispations dans le suraigu. Bien qu’elle tire davantage son épingle du jeu que Valer Sabadus dans ses échappées en solitaire, il nous faut, là encore, déplorer l’indifférence au théâtre et la complaisance dans le beau son. Il y a pourtant chez Bernardo Pasquini, par exemple dans La Sete di Cristo magnifiquement ressuscitée par Alessandro Quarta il y a deux ans, des pages autrement intéressantes que la placide « Vaga rosa » d‘Agnès (Sant’Agnese). Ces choix déroutants épousent peut-être l’inclination naturelle des artistes, du reste très complices et dont les timbres se marient avec bonheur dans la plus douce des jubilations amoureuses (« Sempre fido, sempre grato », L’umiltà coronata in Esther de Lotti), mais ils ne combleront probablement que les inconditionnels. 

 

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