C'est pas moi, c'est l'autre

Roberto Alagna. Caruso 1873

Par Laurent Bury | mar 12 Novembre 2019 | Imprimer

Rendre hommage à des chanteurs qui ont vécu bien avant l’ère de la reproduction du son, cela peut se comprendre : il ne reste aucune trace de leur art, et on peut donc honorer leur mémoire en enregistrant le répertoire dans lequel ils ont brillé. Mais pour des artistes dont la gloire planétaire reposa en partie sur le disque, que signifie cet hommage ? S’agit-il de les imiter, ou simplement de chanter les mêmes choses qu’eux, la stéréo en plus, les craquements en moins (enfin, si vous êtes nostalgique du chuintement des vieilles cires, il y a un bonus qui vous est spécialement destiné) ? En fait, c’est un bon moyen de se laver de toute accusation en plaidant non coupable : c’est pas moi, m’sieur, c’est lui qui a fait le coup !

Transposer le fameux largo de Serse pour voix de ténor ? L’idée ne vient pas de Roberto Alagna, puisqu’il se contente de chanter ce qu’Enrico Caruso a enregistré en 1920. Si vous estimez l’orchestration et l’adaptation totalement contraire à l’esprit de Haendel, peu importe, car la question n’est pas là : il s’agit seulement de faire comme a fait Caruso, à une époque où le scrupule musicologique baroqueux n’était pas de mise.

Présenter comme étant de Pergolèse le « Tre giorni son che Nina », air dont on pense depuis un bon moment qu’il est en réalité de Vincenzo Legrenzo Ciampi ? J’y suis pour rien, m’sieur. Le style vériste,  l’orchestration épaisse ? J’y suis pour rien, c’est Caruso qui l’a enregistré comme ça en 1919.

S’accaparer un air explicitement destiné à une basse et chanter, en ténor, la « Vecchia zimarra » de Colline dans La Bohème ? C’est la faute à Caruso, m’sieur, c’est parce qu’il a remplacé son collègue aphone au dernier acte d’une représentation, et qu’il l’a ensuite enregistré, en 1916.

Enregistrer des airs d’opéra français dans leur traduction italienne ? Faut demander à Caruso, m’sieur, c’est lui qui a eu l’idée. C’est pour ça que l’air de Nadir devient ici « Mi par d’udire ancora » (avec un falsetto étonnant car introduit de manière assez abrupte), et que le rêve de Des Grieux se change en « Chiudo gli occhi ». Aberration ? Bah, à l’heure où l’on invite un ténor francophone à chanter Don Carlo après qu’un Allemand a chanté Don Carlos, peut-on encore s’en étonner ? Est-ce aussi à cause de Caruso que les orchestrations sont souvent bien sirupeuses ? Peut-être bien.

Soyons juste, Caruso avait aussi de bonnes idées, comme celle de défendre un répertoire aujourd’hui négligé à tort : de Carlos Gomes, Placido Domingo enregistra jadis un intégrale d’Il Guarany, dont on entend ici un superbe duo (avec – who else ?Aleksandra Kurzak), mais le programme inclut aussi un air guilleret tiré de son opéra Salvator Rosa. Le Néron d’Anton Rubinstein, commande de l’Opéra de Paris où l’œuvre ne fut jamais donnée, est peut-être encore plus méconnu. Même le trio d’I Lombardi ne court pas forcément les rues, et l’on est heureux de l’entendre car il convient aussi à la vocalité de Madame Alagna, et son compatriote Rafał Siwek lui donne une réplique tout à fait adéquate.

Comme beaucoup d’autres après lui, Caruso donna aussi dans la chansonnette napolitaine, mais il eut peut-être le mérite d’être le premier, et d’avoir pour cela d’excellentes raisons familiales. Ici, lesdites chansons s’entremelent avec les airs d’opéra, les répertoires se télescopent, mais là aussi, c’est la faute à Caruso, puisque les airs sont présentés en ordre chronologique inversé, en finissant par le plus anciennement enregistré par le grand Enrico, forcément accompagnés au piano comme l’étaient les disques des premières années du XXe siècle. Le morceau le plus récent, Caruso ne l’a pourtant jamais interprété, puisqu’il s’agit du « Caruso » de Lucio Dalla, que Pavarotti chanta beaucoup à la toute fin de sa carrière. Cette chanson est-elle ici transposée vers le grave ? Les aigus semblent en tout cas moins éclatants que ceux de Big Luciano. De manière générale, et c’est bien naturel pour un artiste né 90 ans après Caruso, soit il y a 56 ans, la voix de Roberto Alagna n’a plus tout à fait le brillant qu’elle avait à son zénith, l’effort est devenu plus perceptible, mais au moins tous ces airs sont-ils des nouveautés absolues au sens où le ténor ne les avait absolument jamais enregistrés : pour cette raison, ses fans seront forcément comblés, puisque leur collection s’agrandira sans craindre le moindre doublon (et sans que l’on puisse non plus pratiquer la comparaison directe de l’artiste avec ce qu’il était il y a quelques années).

 

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