Curiosité post-dijonnaise

Rameau's Funeral

Par Laurent Bury | mar 09 Septembre 2014 | Imprimer

Le Requiem de Jean Gilles n’en est pas à son premier enregistrement. Philippe Herreweghe en a notamment laissé une fort belle gravure il y a vingt-cinq ans. Mais le présent disque n’est pas une simple version concurrente, puisqu’il s’agit de la partition du compositeur aixois « revue et corrigée » en vue de son interprétation lors des funérailles de Jean-Philippe Rameau en 1764, à laquelle le maître d’œuvre de cette recréation a ajouté quelques pièces du Dijonnais, s’appuyant sur une source du XVIIIe siècle indiquant qu’on joua aussi à cette occasion des extraits de Dardanus. Au Requiem proprement dit s’adjoignent donc deux danses tirées dudit Dardanus, le célèbre « Tristes apprêts » de Castor et Pollux mais dans une version pour instruments seuls, et un « Air des esprits infernaux » de Zoroastre en guise de conclusion. Cette licence est d’autant plus autorisée qu’en 1764 les réviseurs de la partition ne craignirent pas de greffer sur la musique originale un second Graduel qui n’est en réalité qu’un pastiche de « Séjour de l’éternelle paix », superbe air de Castor et Pollux, arrangé pour s’adapter aux paroles « Quemadmodum desiderat ». Le Kyrie fut jugé par les contemporains « adapté à la musique expressive d’un des plus beaux endroits des œuvres de M. Rameau » : les paroles de la liturgie avaient en effet été plaquées sur lesharmonies du chœur « Que tout gémisse » de Castor. Enfin, des recherches récentes ont montré que le Pie Jesu de l’Elévation était une réécriture d’une aria alors très populaire, et tout à fait profane, du compositeur vénitien Domenico Alberti (1710-1740), « Caro sposo, amato oggetto ».

Selon toute vraisemblance, la révision de la partition fut assurée en l’espace de quinze jours (entre la mort de Rameau le 12, inhumé le 13 à Saint-Eustache, et la messe donnée en sa mémoire le 27 septembre à l'Oratoire du Louvre) par François Rebel et François Francoeur, collaborateurs réguliers, ainsi que peut-être d’autres membres du Concert Spirituel. A l’austérité lulliste de cette messe composée à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles se substitue donc le faste orchestral ramiste, puisque l’orchestration fut largement réécrite. Le principal intérêt de la partition est donc de nous révéler à quels tripatouillages on se livrait à une époque où le respect des intentions du compositeur semblait être la dernière préoccupation des musiciens.

L’orchestre et les chœurs s’acquittent ici fort bien de leur tâche (même si l’on pourrait parfois imaginer plus de mordant dans certaines de leurs interventions) et les solistes forment une équipe tout à fait rompue à ce répertoire. On sait de quelles beautés Judith Van Wanroij nous charme dans les œuvres de Rameau et de ses successeurs (on attend avec impatience la sortie des Danaïdes de Salieri dont elle était l’un des piliers !). On ne présente plus non plus le haute-contre Robert Getchell, bien connu des amateurs de musique baroque ; parmi le quatuor, ce n’est pas à lui que l’œuvre offre le plus d’occasions de briller. Le ténor et la basse sont bien davantage sollicités. Ceux qui ont découvert Lisandro Abadie en souteneur dans Cachafaz d’Oscar Strasnoy seront peut-être surpris de l’entendre ici, mais c’est un grand interprète de Haendel, notamment (comme l’a encore montré le récent enregistrement de Siroe). Présent dans la résurrection scénique d’Artaserse, et bientôt dans le Siroe de Hasse, Juan Sancho défend fort bien sa partie. L’interprétation de cette Messe des morts est convaincante, là n’est pas le problème : Skip Sempé a fort bien fait de la monter dans le cadre de l’année Rameau, mais il n’est pas sûr que cette partition hybride dépasse le statut de curiosité. On pourra en tout cas en juger lors du concert qui sera donné à l'Oratoire du Louvre les 17 et 18 septembre à 20h30.

 

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